Le Vénérable W, portrait de la haine

Pour son troisième volet de la « Trilogie du Mal », Barbet Schroeder lève le voile sur la doxa islamophobe et délirante du moine bouddhiste birman Ashin Wirathu. Sorti le 7 juin, Le Vénérable W. est un documentaire aussi douloureux qu’important.

En Birmanie, 90% de la population est bouddhiste. S’il a été formé au Theravada, la forme la plus pure et la plus respectueuse de la religion, le moine Ashin Wirathu dénote. Suivi par des milliers de fidèles, il est devenu le leader d’un mouvement extrémiste, « 969 », prêchant la haine islamophobe. Et son racisme est loin de s’arrêter aux sermons : l’exclusion sociale et économique des minorités musulmanes laisse place au massacre de populations. Déjà emprisonné pour incitation à la haine de 2003 à 2012, le moine est considéré comme l’un des responsables du massacre des Rohingyas, une communauté originaire du Bengale, installée à l’est du pays. Une réalité bien éloignée de la doctrine pacifique et tolérante du bouddhisme..

Sous la caméra de Schroeder, Wirathu montre un film de propagande visant à dénoncer les violences commises par les musulmans en Birmanie. © les Films du Losange
Sous la caméra de Schroeder, Wirathu montre un film de propagande visant à dénoncer les violences commises par les musulmans en Birmanie. © les Films du Losange

Barbet Schroeder s’est rendu sur place, à la rencontre de ce personnage aussi énigmatique que dangereux. Le documentaire débute avec leur entretien qui deviendra peu à peu le fil rouge du Vénérable W. Face à la caméra, Ashin Wirathu explique dans une quiétude anxiogène qu’un monde pacifique est possible à la seule condition d’éliminer le virus qu’est la population musulmane. Quelques secondes plus tard, il sourit. Vénéré comme une star ou comme un dieu, il se déplace au volant de son 4×4 pour donner publiquement ses sermons à ses fidèles. Durant ces séances, les citoyens lambda boivent et répètent consciencieusement les paroles d’un homme que la presse internationale décrit comme le « Hitler bouddhiste ».

Le bouddhisme selon Wirathu n’est pas une philosophie ni une doctrine religieuse mais une secte. Rien de plus. À la fin des séances publiques, le moine récolte d’importantes sommes d’argent permettant de financer entre autre sa délirante propagande sur les réseaux sociaux numériques. Dans son monastère de Ma Soe Yein, ses élèves sont parfois très jeunes. « Très tôt, l’enfant doit savoir qui est l’ennemi… », explique l’homme religieux. Dans la ville de Mandalay, ses affiches côtoient des panneaux de propagande où on y voit des images de crimes et d’attentats vraisemblablement commis par des musulmans. Selon le moine, l’ennemi musulman, pille, viole et tue la « race birmane ». Les moyens employés pour appuyer ses propos sont parfois glaçants et relèveraient de la fiction absurde.

Moines comme citoyens birmans, nombreux sont les fidèles à se rallier à la haine islamophobe. © les Films du Losange
Moines comme citoyens birmans, nombreux sont les fidèles à se rallier à la haine islamophobe. © les Films du Losange

Les paradoxes sidèrent, si bien que l’on peine à croire l’existence d’un tel mouvement. En donnant simplement les choses à voir, Barbet Schroeder  laisse tout acte de jugement et d’interprétation au spectateur. Sa dénonciation est plus subtile, plus silencieuse. Le cinéaste manifeste davantage son engagement dans son riche dispositif narratif : aux entretiens personnels avec Wirathu, il y appose des archives tels que des extraits de propagandes, des interviews des contre-voix (politiques, religieux et humanitaire) et des vidéos amateurs attestant de l’implication des moines dans le massacre de communautés musulmanes. Ces dernières frôlent bien souvent l’insoutenable. Plus étrange, l’innocente et douce voix de Bulle Ogier, vient commenter des cartes géographiques dévoilant la progression et multiplication des attaques encadrées par Wirathu et ses hommes à la toge orange.

Schroeder inscrit donc Le Vénérable W. dans la continuité de sa « Trilogie du Mal », après Général Idi Amin Dada (1974), puis L’Avocat de la terreur (2007). Outre ce détournement haineux de la religion, le documentaire décrit une réalité plus complexe. Celle d’une société birmane opprimée par cinq décennies de dictature militaire. Toujours influente, l’armée ferme les yeux sur les crimes de Wirathu. En témoignent des soldats qui ne bougeront pas lorsque des familles les supplieront de les aider à éteindre l’incendie criminel qui ravage leurs habitations. Le « 969 » relèverait ainsi d’un horrible opportunisme politique. Le malaise se cristallisera dans une dernière séquence, lorsque Aung San Suu Kyi, figure de l’opposition à la dictature birmane et lauréate d’un Prix Nobel de la Paix en 1991, fera preuve de déni face à l’inquiétude de l’ONU. « La haine ne mettra jamais fin à la haine. Seul l’amour peut/pourra le faire. C’est là l’ancienne et éternelle loi », rappelle alors la petite voix de Bulle Ogier.

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