Rodin, la création avant tout

Quatre ans après Mes séances de lutte, Jacques Doillon lève le voile sur la vie, l’œuvre et les amours d’un des plus grands sculpteurs français, Auguste Rodin. Sous ses airs de biopic, le long-métrage séduit autant qu’il déstabilise par sa retenue et sa narration elliptique. En salles depuis le 24 mai 2017.

Paris, 1880. Auguste Rodin (Vincent Lindon) reçoit, à 40 ans, sa première commande de l’État : La Porte de l’Enfer. L’homme partage alors son quotidien entre ses journées de travail acharné à l’atelier et ses promenades avec Rose (Séverine Caneele), sa fidèle compagne. Il va tomber amoureux de la jeune Camille Claudel (Izïa Higelin), une de ses praticiennes les plus douées. Ensemble, ils partagent une passion, une admiration communes et réciproques. Mais au fil des années, l’amour cède la place aux tourments et à la jalousie. Camille Claudel supporte de plus en plus mal son statut d’assistante et de maîtresse. À l’aube d’une rupture sentimentale et artistique, Rodin se confronte à l’académisme et son hermétisme. Trop sensuelles et anticonformistes, ses œuvres provoquent et déplaisent. Au cœur des passions, son Monument à Balzac marquera les prémices de la sculpture moderne.

Dans l'obscurité de son atelier, Auguste Rodin (Vincent Lindon) peaufine inlassablement ses sculptures. © Shanna Besson / Les Films du Lendemain
Dans l’obscurité de son atelier, Auguste Rodin (Vincent Lindon) peaufine inlassablement ses sculptures. © Shanna Besson / Les Films du Lendemain

À l’image de son plan séquence d’ouverture, Rodin ne tend jamais aux fulgurances ni au schéma classique du biopic. Exit la narration chronologique et l’exactitude historique. Allusif, Jacques Doillon ne montre ni l’enfance ni la mort de l’artiste. Seul l’acte de création importe. Dans son grand atelier, Auguste Rodin sculpte, observe, marque une pause, marmonne dans sa barbe touffue, corrige, assemble, défait. Une timide Camille Claudel entre dans le champ avant de s’affirmer peu à peu. La caméra suit les personnages dans une petite salle attenante, beaucoup plus sombre, où s’exerce la jeune femme. En quelques minutes, le cinéaste pose les bases de son long-métrage. L’élève admire le professeur ; le professeur estime l’élève. Elle vit dans son ombre ; il n’a que faire du succès. Seule la modernité de son œuvre importe.

Derrière le mythe des amants maudits, la relation entre Rodin et Claudel trouve un nouvel éclairage. Jacques Doillon filme une liaison complexe et dévorante. Faite d’étreintes et de vertiges, de tourments et de déséquilibres. Écrasée par l’aura et le génie de son mentor, Camille Claudel vit mal le fait de ne pas être reconnue à sa juste valeur. De cette relation, le spectateur n’en voit que quelques moments fatidiques. Le cinéaste se refuse à capter la première rencontre, le premier sourire, la première étreinte…Il en fait de même pour des heures plus sombres tels qu’un avortement et une rupture hors-champs. Camille Claudel disparaît aussi modestement qu’elle est apparue à l’écran. Ne reste alors qu’une touchante scène fantasmée par le réalisateur, dans laquelle le protagoniste déambule dans une galerie d’art, où sont exposées les œuvres de son ancienne amante. Parmi elles, L’Implorante et ses bras tendus. Les larmes aux yeux, l’homme saisit les mains de plâtre de la statue. Un adieu supposé et mutin.

 

Le film lève également le voile sur le triangle amoureux formé par les deux sculpteurs et la délaissée Rose Beuret (étonnante Séverine Caneele). Si Claudel brille par sa vivacité, la seconde plus effacée joue un rôle tout aussi important dans la vie de Rodin. Elle est sa confidente, son amie, son amante…Le cinéaste ne prend pas pour autant partie pour la gente féminine, à la différence de Bruno Nuytten (Camille Claudel en 1988) qui faisait de son sculpteur (campé par Gérard Depardieu) un homme destructeur et cruel envers sa fragile amante-élève (Isabelle Adjani). Rodin ne fait de son héros ni un goujat ni un exemple. Il n’est pas plus aimable ni plus détestable que celles qui traversent son existence. Malgré ces déceptions amoureuses, l’artiste continue d’explorer les plaisirs charnels avec d’autres femmes, élèves comme modèles. Cette recherche sensuelle et érotique va faire de lui le représentant de la femme libre. « Avec vous, la femme n’est plus l’animal dompté et domestiqué », lui souffle une de ces praticiennes.

Pour Jacques Doillon, la vie privée n’influe pas systématiquement le travail de l’artiste. Loin de là. Cette distance et cette retenue obstinées dont fait preuve Rodin frustrent parfois. Difficile d’accès, le film préfère une cohérence formelle et substantielle aux éclats narratifs et lyriques. La sculpture fait alors écho à l’univers du cinéma. Le cinéaste travaille son sujet comme le sculpteur peaufine ses réalisations. À l’image de ses sculptures non-finito, le long-métrage se consacre à l’essentiel : l’œuvre et l’acte de création. Et pour cela, il se restreint au cadre de l’atelier, lieu de vie artistique. La photographie de Christophe Beaucarne, sobre et austère, capte l’essence même de la création, de l’œuvre. Plongé dans la pénombre, Rodin se livre à une quête acharnée de modernité et de vérité.

Peinant à restituer la silhouette Balzac, Rodin (Vincent Lindin) fait appel à une femme enceinte et nue. Une légende selon les historiens, un fantasme selon Jacques Doillon. © Shanna Besson / Les Films du Lendemain
Peinant à restituer la silhouette Balzac, Rodin (Vincent Lindin) fait appel à une femme enceinte et nue. Une légende selon les historiens, un fantasme selon Jacques Doillon. © Shanna Besson / Les Films du Lendemain

Porté par un imposant Vincent Lindon, le sculpteur s’inscrit davantage dans le présent que dans la légende. À l’écran, il s’affaire inlassablement à la réflexion et au travail. Le spectateur assiste alors aux plus belles scènes du film à l’image de cette session où Rodin fait appel à une femme nue et enceinte pour servir de modèle pour son Balzac. Une œuvre visionnaire qui va se heurter à la critique sévère. Face au tollé, l’homme pourra compter sur le soutien de ses contemporains, Monet, Cézanne, Bourdelle… La dernière scène montre la sculpture, filmée en contre-plongée, dans un jardin de Meudon et quelques secondes plus tard, au musée d’art moderne de Hakone Open Air Muséum. L’artiste trépasse mais l’œuvre demeure intemporelle.

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7 commentaires sur « Rodin, la création avant tout »

    1. Merci, c’est gentil. 🙂
      Vincent Lindon est très convaincant…davantage dans son expression et sa présence corporelles que dans les dialogues (parfois inaudibles, je dois l’avouer). N’hésite pas à revenir nous livrer tes impressions. 😉

      Aimé par 1 personne

  1. C’est un très beau texte Simon ! je trouve que Vincent Lindon est notre Joaquin Phoenix ou notre Daniel Day Lewis français. Il a une telle présence devant la caméra. J’adore. J’ai très envie de le découvrir ce film. Merci pour ce beau partage et excellent weekend à toi Simon 😉 🙂

    Aimé par 1 personne

    1. Merci Frédéric, c’est très gentil de ta part. 🙂
      Avec le temps, j’apprécie de plus en plus Vincent Lindon. J’espère que tu auras le temps de voir le film.
      À très bientôt et bon week-end ! 😉

      Aimé par 1 personne

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