Tunnel : survivre six pieds sous terre

Trois ans après son polar Hard Day, Kim Seong-hun s’essaye, avec Tunnel, au film de genre. Au cœur d’une catastrophe, un père de famille tente de survivre durant plusieurs jours, enseveli sous les décombres d’un tunnel effondré. Malgré un concept périlleux, le long-métrage se démarque par une mise en scène astucieuse et une charge politique acerbe. Un objet aux allures de survival, sorti le 3 mai 2017.

Corée du Sud. Alors qu’il rentre retrouver sa famille, Jung-soo (Ha Jung-Woo) fait un arrêt à une station-service. Sur place, un vieux pompiste insiste pour lui donner deux petites bouteilles d’eau. À cet instant précis, l’homme d’affaires l’ignore mais ce geste bienveillant se révélera décisif pour la suite son périple. Quelques minutes plus tard, l’homme s’engouffre dans un tunnel désert quand soudain, les parois de l’infrastructure se fendillent. Des débris se détachent du plafond. En quelques secondes, la voiture de Jung-soo se retrouve entièrement ensevelie sous des tonnes de roches. Scrutée par les médias, les politiques et les citoyens, une opération de sauvetage d’envergure nationale se met en place pour sortir la victime des décombres. Cette dernière, dont les jours sont comptés, n’a alors pas d’autres choix que de se battre pour sa survie. Mais les ressources à sa disposition se révèlent malheureusement bien maigres.

Doona Bae incarne l'épouse impuissante de Jung-soo dans le dernier film de Kim Seong-hun, "Tunnel". © Version Originale Condor
Doona Bae incarne l’épouse impuissante de Jung-soo dans le dernier film de Kim Seong-hun, « Tunnel ». © Version Originale Condor

Deuxième plus gros succès de 2016 en Corée du Sud après Dernier train pour Busan, Tunnel est l’adaptation d’un roman écrit par So Jae-won. Conventionnelle, son amorce cinématographique laisse présager un blockbuster sans grandes surprises. Mais c’est sans compter sur l’esprit ludique et alerte de Kim Seong-hun. Durant presque deux heures, le cinéaste coréen bouscule les codes du film catastrophe et multiplie avec une grande fluidité les ruptures de ton. Le spectateur vagabonde alors entre le drame intimiste et le brûlot politique. L’agitation frénétique de l’extérieur contraste avec l’immobilisme forcé du père de famille, prisonnier dans sa voiture. Pendant ce temps, médias et politiques se saisissent de l’accident avec un opportunisme toujours plus malsain. Le scandale éclate : le tunnel autoroutier a été bâti sur des matériaux de construction défaillants. D’autres infrastructures sont bientôt pointées du doigt. Tout en prenant soin d’éviter l’écueil du manichéisme, ce film à grand spectacle se laisse alors aller à une virulente critique d’un état obsédé par le progrès et la performance.

À l’instar de Dernier train pour Busan qui mettait à l’épreuve la solidarité de ces survivants de divers horizons, Tunnel interroge l’individualisme et l’indifférence des citoyens à l’égard de leur pair malheureux. Le sauvetage de celui-ci est bientôt remis en question au regard des efforts et des moyens financiers employés. Les sociétés responsables des travaux font preuve d’impatience : non loin de là, un autre tunnel est en cours de construction. Cependant, le dynamitage nécessaire au chantier met en péril Jung-soo. Engendrant une perte économique considérable, le retard des travaux inquiète et agace bientôt. Alors que le chef des ouvriers (Dal-Su Oh) se confronte à la lassitude progressive de son équipe, l’épouse du héros (Doona Bae) essuie quant à elle les foudres d’une mère, qui vient de perdre son fils lors d’une mission de sauvetage. La vie d’un seul homme vaut-elle plus que la santé économique de tout un pays ? La compassion de la masse aura-t-elle raison de l’opportunisme et du cynisme politique ?

L’arrière-plan sociétal et satirique de Tunnel n’épargne personne. Des ouvriers aux politiques, sans oublier les journalistes, tout le monde en prend pour son grade. À la fois grinçant et désespérant, le film dresse le portrait d’une Corée du Sud gangrenée. Dans une moindre mesure, sa dimension polémique évoque le classique Le Gouffre aux chimères (1951) de Billy Wilder. Si le réalisateur américain se concentrait sur l’environnement extérieur du drame, le Sud-coréen préfère se mettre à hauteur d’homme(s), survivant comme sauveteurs. Pour restituer au mieux la tension, il exploite ingénieusement l’espace exigu des décombres. Un parti-pris redoutable pour les spectateurs claustrophobes, dont les nerfs sont mis à rude épreuve. Peu à peu, l’isolement du héros nous contamine visuellement et acoustiquement. Avant de nous émouvoir lors de touchantes scènes où Jung-soo parvient à contacter sa femme impuissante. La pudeur des échanges et des réactions tranche avec la gravité et l’urgence de la situation.

À l’image d’un sauvetage à maintes reprises compromis, le rythme du film patine parfois et souffre de quelques longueurs. Mais en habile chef d’orchestre, Kim Seong-hun parvient à maintenir un suspense haletant. Entre deux péripéties et rebondissements, il troque le tragique pour des saillies comiques. Tout comme la douleur et la peur, le rire se mêle aux pires des catastrophes. Sans jamais en perturber la dramaturgie. Bien moins percutant et bien moins fou que ses prédécesseurs coréens (The Host, Dernier train pour Busan, The Strangers ou encore Snowpiercer. Le Transperceneige), Tunnel n’en reste pas moins un divertissement intelligent et vivifiant. Une œuvre généreuse qui surpasse sans difficulté ses homologues américains actuels.

Publicités

2 commentaires sur « Tunnel : survivre six pieds sous terre »

  1. De bons arguments pour un film qui le mérite.
    On est toujours surpris par la qualité des films coréens de la génération actuelle. Celui-ci ne fait pas exception en effet. Sa capacité à mêler les enjeux politiques à une question de vie ou de mort solitaire est assez remarquable. Ce lien qui nous unit à cet homme enterré vivant sous l’autel de la compétitivité constitue une métaphore suffisamment forte pour que le film dépasse largement son niveau déjà très acceptable de divertissement.

    Aimé par 2 people

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s