À bras ouverts : le manifeste de la bêtise

Fier du succès public de Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ? (2014), Philippe de Chauveron retrouve Christian Clavier pour une nouvelle comédie potache. De nouveau, il souhaite porter un regard décalé sur le racisme et l’intégration des immigrés en France. Avant même sa sortie en salles le 5 avril, A bras ouverts suscitait l’indignation générale, s’attirant des accusations de racisme. Le visionnage confirme malheureusement les craintes. Celles d’une expérience douloureuse et contre-productive.

Dans une somptueuse maison de Marnes-la-coquette, Jean-Étienne Fougerole (Christian Clavier) retrouve son épouse Daphné (Elsa Zylberstein) dans son atelier. Celle-ci peaufine son œuvre contemporaine, « Triptyque de valises », inspirée par le travail Monumenta d’Ai Weiwei. Les premières minutes annoncent la couleur : la caricature est de mise et tout le monde en prendra pour son grade. Bourgeois comme immigrés, artistes comme personnalités politiques, Parisiens comme « provinciaux ». Le spectateur identifie rapidement les protagonistes. Monsieur est un intellectuel humaniste, figure de la scène médiatique française. Madame est une riche héritière et accessoirement, une artiste perchée et incomprise. Comme tout artiste, semble suggérer le long-métrage.

Quelques minutes plus tard, le héros tiré à quatre épingles est invité à défendre son dernier essai « A bras ouverts », lors d’un débat télévisé. Son adversaire (Marc Arnaud), issu de la droite, ne partage pas sa vision sur la politique migratoire. Alors que l’homme de lettres invite les plus aisés à accueillir chez eux les personnes dans le besoin, son opposant le somme d’appliquer les préceptes de son ouvrage. Les échanges s’emportent. Piqué au vif et acculé, Fougerole se déclare être prêt à héberger une famille Rom, au sein de son immense villa. Le soir-même, Babik (Ary Abittan) et toute sa famille sonnent à la porte de la somptueuse maison de Marnes-la-coquette. Les convictions et certitudes des Fougerole vont alors être mises à rude épreuve. Tout comme la patience des spectateurs,  au cours de ces quatre-vingt dix-neuf minutes de pure bêtise et de mauvais goût.

Avec Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ?, le pire semblait avoir été atteint. Avec ce nouveau projet, Philippe de Chauveron parvient à repousser les limites du nauséabond. Entre de mauvaises mains comme les siennes, le sujet d’À bras ouverts et son traitement agissent comme une douloureuse piqûre de rappel sur la dangerosité des clichés. Sans surprise (et à regret), les membres de la communauté Rom sont représentés comme des personnes sales, envahissantes mais ô combien sympathiques et attachantes. On ne pourra pas en dire autant du domestique d’origine indienne, qui voit d’un mauvais œil l’arrivée de ces invités particuliers. « Je suis venu en France pour servir de gentils Français. Pas des sauvages. » explique-t-il au couple embarrassé. Il finira toutefois par rester après avoir renégocié son salaire.

À bras ouverts de Philippe de Chauveron met en scène la cohabitation entre Jean-Etienne Fourgerole (Christian Clavier) et l’envahissant mais sympathique Babik (Ary Abittan). © SND

Que l’on se rassure, le réalisateur n’oublie pas de ridiculiser le couple Fougerole, dans un souci d’équité. Si Jean-Etienne cède souvent au discours démagogue, Daphné frôle l’hystérie. L’arrivée des Roms va alors ressusciter cette petite famille, qui s’enlisait dans une vie bourgeoise bienséante et dans un racisme latent. Impeccablement incarné par Christian Clavier et Elsa Zylberstein, le duo enchaîne les répliques flamboyantes. La liste est exhaustive. « Il accepte son destin », soupire Daphné lorsque son domestique refuse obstinément de l’appeler par son prénom, rappelant lourdement la société de castes en Inde. Plus tard, le couple tente de se rassurer au sujet de leurs nouveaux invités: « ils sont juste différents de nous, mais c’est un peuple formidable ». Lorsqu’elle découvre l’écart de son époux avec une jeune syndicaliste, Madame Fougerole exulte : « je sens que je vais me taper un Rom ». De convives embarrassants, les Roms deviennent un défouloir pour le couple. Mais aussi leur bonne cause. L’humaniste Fougerole encourage même ses convives à ne plus voler ni mendier. Ce à quoi Babik répond naturellement : « nous faire quoi alors ? ».

Acharnement médiatique ou non, le film véhicule des stéréotypes à chacune de ses scènes, à chacun de ses plans. Sans une once de recul ni de réflexion. Exit les enjeux dramatiques et comiques, l’œuvre est d’une vacuité abyssale. Et loupe de peu ce qu’il aurait pu/dû être : une farce acerbe sur la xénophobie en France. Jouer avec les poncifs est une chose, être capable de s’en servir intelligemment pour servir un propos en est une autre. Loin de vouloir remettre en question une quelconque liberté d’expression ni de dénigrer un type d’humour, on ne peut s’empêcher d’être consterné par les absurdités du long-métrage. Du casting incompréhensible d’Ary Abittan dans le rôle du chef de famille Rom aux dialogues ineptes, tout est absurdité. Sommes nous, spectateurs affligés, trop bêtes pour apprécier le sous-texte du film ? Ou cette démonstration par l’absurde est-elle tout simplement mal écrite et réalisée ?

Babik (Ary Abittan) découvre le mode de vie bourgeoise de ses hôtes et compte bien profiter de ce nouveau confort. © SN
Babik (Ary Abittan) découvre le mode de vie bourgeoise de ses hôtes et compte bien profiter de ce nouveau confort. © SND

Revendiquant son humour noir et politiquement incorrect, À bras ouverts ne fait finalement que mépriser les cultures (et la culture). Qu’elle soit assumée ou mal interprétée, son absence de discours creuse non seulement un fossé entre la réalité et ses représentations mais interroge aussi sur ce que devrait être une comédie populaire. Pauvre dans son propos, À bras ouverts l’est d’autant plus dans sa mise en scène. Philippe de Chauveron use d’un montage abrupt. Déchargées de toute tension et d’intérêt, les scènes se résument à des mini-sketchs tantôt recyclés tantôt inachevés. Évidemment, cette histoire de solidarité forcée a droit à un happy end mielleux et ridicule. Tous les personnages finissent par s’aimer et vivre en harmonie. Épris de la fille de Babik, Lionel, le fils des Fougerole, déclare vouloir se marier avec cette dernière. Et devenir Rom.  « Cette vie de bohème et de voyages, j’en rêve ! », conclue-t-il son discours enflammé. Parce que le quotidien des Roms est bien sûr réduit au fait de vivre d’amour et d’eau fraîche. Qu’avons-nous fait pour mériter un tel supplice ?

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15 commentaires sur « À bras ouverts : le manifeste de la bêtise »

  1. La France est sérieusement lassée de ce type de comédies, peu travaillées, sans ambition, qui, par manque de réflexion, deviennent dangereuses. La mode des clichés humoristiques ou du prétendu second degré sur le racisme, l’homophobie, ou d’autres discriminations, est obsolète, mais le cinéma ne semble pas être au courant. Hélas, ce genre de films font énormément d’entrées et ont sans doute une influence, plus ou moins inconsciente, sur leur public. Tant que le cinéma français pourra se prélasser avec cet argent facile, il le fera.

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    1. Entièrement d’accord avec ta remarque. C’est désolant de voir encore des comédies, comme celles-ci, sortir en salles. À croire qu’aucune évolution n’est possible dans le domaine de la comédie populaire française.
      Bon après-midi à toi ! 🙂

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  2. Malgré toutes les mauvaises critiques que j’ai pu lire, je suis allée le voir. Certes ce n’est pas la meilleure comédie que j’ai jamais vue, certes ce n’est pas le film de l’année, certes c’est un peu du déjà-vu, certes c’est parfois un peu trop caricatural mais j’ai bien aimé. J’ai ri tout simplement. Oui il y a plein de clichés, c’est justement le but ! Mettre en exergue tous les clichés absurdes que l’on a sur les roms, mais aussi sur les bourgeois, etc. Il faut arrêter de penser que les spectateurs sont bêtes (ce que font trop souvent les journaux et magazines). Ce n’est pas parce qu’on montre des caricatures que l’on va croire que c’est la réalité.
    Après tout, il faut arrêter de toujours vouloir intellectualiser les choses (parce qu’au final ce n’est qu’un film !). C’est un film pour se détendre après une longue journée, pour rire « bêtement » et sortir de la salle plus détendu que lorsqu’on est entré. Ce n’est pas un film que je reverrai mais je ne regrette pas de l’avoir vu.

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    1. Merci pour ton commentaire constructif ! 🙂
      Je te rejoins sur certains poitns mais je ne pense pas que les critiques négatives prennent forcément les spectateurs pour des imbéciles (l’inverse me laisse par contre dans le doute…). Évidemment, le film plaît comme il déplaît. Et c’est tant mieux, chacun est libre de le « réceptionner » comme il veut. Après tout ce n’est que du spectacle et on ne va pas dramatiser systématiquement la chose. 🙂
      Je pense toutefois que le problème est le suivant et assez gênant : c’est une chose d’utiliser des clichés pour dénoncer quelques choses. Soit. Certaines comédies, comme celles aves Louis de Funès ou « La vie est long fleuve tranquille » ou encore des comédies italiennes, l’ont très bien fait à l’époque et savaient être subversives. Le souci avec ce film, c’est qu’il n’y a rien de nouveau. Alors oui, c’est sûrement la première comédie populaire à parler des Roms mais les sketchs, les gags, les répliques n’ont rien de nouveau. L’ensemble est plat (ce n’est que mon avis). Le film aurait pu sortir il y a 20 ans, qu’on ne verrait presque pas de différences. Je trouve que c’est très paresseux dans l’écriture. L’intellectualisation n’est pas le premier souci, après tout l’humour noir peut se suffire à lui même…quand il est réussi !
      Et pour moi, ce n’est pas le cas. 😉

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  3. Pas vu. J’espère juste que ce que j’en crois est vrai. c’est à dire une comedie peut etre pas geniale qui voudrait dénoncer le racisme et non ce que croient les commentaires ici. Quand Coluche disait quil y a « des gens plus egaux que d’autres », ou Desproges quand il disait des horreurs sur les juifs, personne ne faisait de parano là dessus.
    On ne vit plus une epoque formidable et déjantée.
    On vit une epoque coincée et ouvrant vers les fachos car si on refoule nos mauvaises pensées pour être conforme, on va se retrouver avec des gens peu humoristiques, eux, qui vont continuer à scruter nos propos et vies.
    On peut s’attendre au retour du refoulé, la barbarie, quoi! !
    ceci dit, j’ai pas vu ce film et ne le verrai que s’il passe à la télé. Or, avec ce que vous en dites, il y a peu de chance qu’une chaine s’y risque, vu l’ambiance deletère. La morale à 2 balles est parfois plus que pénible, dangereuse.
    Alors, « peut on rire avec n’importe qui »,? Questionnait Desproges. cest tout le probleme des artistes. Ils publient et tout le monde y a accès.

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    1. Bonjour ! Tout d’abord merci pour votre commentaire constructif.
      Le problème n’est pas l’humour ni le choix du politiquement incorrect. Au contraire. Mais quand il est bêtement manié, le résultat est parfois consternant et surtout pas très drôle. N’est pas Coluche ni Desproges qui veut…:)
      Pour moi (et ce n’est que mon avis !), le film est d’une grande paresse. À tous les niveaux. 🙂

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    2. Pour ma part, il y a bien longtemps que j’ai délaissé les comédies françaises pour deux raisons principales. Le contenu s’appuie sur un scénario sans originalité et mal écrit. La forme ne présente aucune qualité justifiant d’aller les voir au cinéma au point où je les regarde même plus quand elles sont diffusées à la télévision.
      Desproges avait le mérite d’une certaine finesse qui a déserté le cinéma français depuis de nombreuses années. Mais le public en redemande, désespérant ! Un article intéressant (en anglais) : http://www.bfi.org.uk/news-opinion/sight-sound-magazine/features/when-french-comedy-so-reactionary
      Un conseil, rien ne vaut l’humour et la dérision scandinave. Exemples récents sur des sujets voisins d’A bras ouverts : Bienvenus ! de Rune Denstad Langlo (Norvège), De l’autre côté de l’espoir d’Aki Kaurismaki (Finlande)

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  4. La gauche caviar qui sert la soupe aux pauvres migrants, on dirait un tract d’Extrême Droite. Voilà qui n’invite carrément pas à même jeter un œil sur cette comédie qui s’annonçait sans prétention (quoique, avec Clavier…) Et puis brandir toujours la jurisprudence « Rabbi Jacob » pour contrer tous les soupçons, ça commence à bien faire. Je suis bien d’accord : soit la comédie fonctionne, donc elle est intelligemment faite (et même si je suis loin d’être un grand fan de Dany Boon mais je mettrais bien son film sur les Ch’tis dans cette catégorie), soit c’est sinistre et donc teinté de bêtise crasse (re-Dany Boon et son « supercon-driaque »).

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    1. Je suis d’accord avec toi. Le film manque cruellement d’intelligence (et cela n’a rien à voir avec un quelconque élitisme ni avec une distinction entre cinéma d’auteur et populaire).
      Une bonne comédie populaire se doit, pour moi, d’être accessible, fine et drôle. « À bras ouverts » n’est rien de cela ou du moins tente de donner l’illusion de l’être. 🙂

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