United States of Love : destins croisés, corps contrariés

Lauréat d’un Ours d’argent du meilleur scénario (festival de Berlin en 2016), United States of Love lève le voile sur la Pologne des années 1990, au lendemain de la dissolution du bloc soviétique. À travers le regard de quatre femmes, le réalisateur Tomasz Wasilewski dissèque les amours, les fantasmes et les espoirs d’un pays à la croisée des chemins. En salles ce 5 avril, le long-métrage marque autant par sa rigueur que par son pessimisme incommode.

Dans un appartement modeste, des amis partagent un dîner dans une ambiance détendue. Trois héroïnes occupent immédiatement le cadre. L’une d’entre elles exhibe fièrement le dernier jean qu’elle s’est offert. Une autre annonce à ses convives qu’elle a réussi à se procurer du Fanta. Plus tard, les échanges triviaux dérivent sur l’achat d’une machine à laver. Filmée en plan fixe et immersive, la séquence d’ouverture d’United States of Love distille habilement la reconstitution historique entreprise par Tomasz Wasilewski. Celle de la Pologne post-communiste de 1990. Celle d’une première année marquée par la liberté mais aussi par les incertitudes et les bouleversements qui en découlent. Celle d’une époque cinématographiquement méconnue.

Deuxième héroïne d'"United States of Love", Iza (Magdalena Cielecka) s'accroche à un amant veuf et rongé par la culpabilité. © Sophie Dulac Distribution
Deuxième héroïne d’ « United States of Love », Iza (Magdalena Cielecka) s’accroche à un amant veuf et rongé par la culpabilité. © Sophie Dulac Distribution

Dans ce contexte décisif, le film tisse les destins de quatre femmes de différents âges. Malheureuse dans son couple, Agata (Julia Kijowska) est rongée par son désir sexuel et obsessionnel pour un jeune et séduisant prêtre. Directrice d’école respectée, Iza (Magdalena Cielecka) se consume dans la relation qu’elle entretient avec un amant adultère et fraîchement veuf. Sa jeune sœur Marzena (Marta Nieradkiewicz) supporte mal l’absence de son mari, exilé aux États-Unis – comme beaucoup d’autres époux polonais à cette période. Professeure de gym, elle se rêve alors mannequin professionnel, sous le regard fasciné, presque dévorateur, de sa voisine et collègue Renata (Dorota Kolak). Seule, cette dernière redoute son imminente retraite. Chacune, à leur manière, va tenter de satisfaire ses désirs. Souvent à l’encontre de la parole catholique et des mœurs rigides d’une société communautaire.

Véritable cœur du récit, ce portrait fragmenté de femmes au bord de la crise nerfs, fascine et trouble. Remarqué en France pour son long-métrage Ligne d’eau (2013), traitant d’un amour homosexuel tragique, Tomasz Wasilewski décrit la condition féminine, grande oubliée de la construction de l’identité polonaise. Si le communisme y est décrit comme un fléau, l’Église catholique et les traditions patriarcales piègent les héroïnes dans un état d’impuissance. Ces dernières déambulent dans des espaces tantôt vides tantôt en mutation. Entre campagne et grands édifices soviétiques. Dans sa soif stylistique et son amour pour les personnages féminins, le jeune cinéaste n’est pas sans rappeler un certain Xavier Dolan. Avec United States of Love, Tomasz Wasilewski débarrasse son œuvre de toute vivacité, de toute gaîté. En témoignent les couleurs pâles de sa fable.

La photographie d’Oleg Mutu, fidèle collaborateur de Christian Mungiu (4 mois, 3 semaines, 2 jours, Palme d’Or en 2007) offre une image laiteuse, à la lisière du noir et blanc. À l’instar de ce premier dîner, l’esthétique du film donne à voir une société polonaise engourdie par ses vestiges mais élevée par ses fantasmes d’avenir. Inconfortable et clinique, le résultat ne manquera pas de miner l’humeur du spectateur. Mais il séduira aussi par sa rigueur cinématographique et la maturité de son sujet. Si l’histoire est pure fiction, le réalisateur – ayant lui-même grandi auprès de femmes lors de l’implosion du bloc communiste – parfait sa restitution en disséminant dans son œuvre des éléments autobiographiques (des lieux, des situations). Il déjoue habilement la structure systématique du film choral et préfère consacrer un long chapitre à chacune de ses héroïnes. Non sans humour, ces portraits sensibles se mêlent audacieusement à la reconstitution historique.

Si le premier arc (Agata) échoue à exploiter son potentiel dramatique, le chapitre consacré à l’imposante et froide Iza épate. Grimée en héroïne hollywoodienne des années 1950, cette protagoniste forte mais délaissée cristallise le statut de la femme polonaise embrigadée dans les stéréotypes de l’époque. Plus libérée, la jeune Marzena incarne une vision tournée vers l’espoir (et vers l’Ouest). En phase avec les références culturelles et vestimentaires de son époque, comme l’attestent le poster de Whitney Houston, trônant au dessus-de son lit, et ses justaucorps en lycra. Se refusant un regard moralisateur, Tomasz Wasilewski met à nu, littéralement et métaphoriquement, ses héroïnes incarnées par des actrices remarquables. À grand renfort de plans fixes et de plan-séquences méticuleux, il filme des corps contrariés. Ceux-ci s’entrelacent, sortent du cadre, se fuient. Cru et triste, le sexe traduit bien plus souvent l’urgence de se délester des frustrations que d’un amour sincère.

La discrète Renata (Dorota Kolak) s'éprend d'amitié et d'amour pour sa jeune voisine Marzena (Marta Nieradkiewicz). © Sophie Dulac Distribution
La discrète Renata (Dorota Kolak) s’éprend d’amitié et d’amour pour sa jeune voisine Marzena (Marta Nieradkiewicz). © Sophie Dulac Distribution

D’autres fois, l’intimité investit plus subtilement les personnages. À l’instar d’un plan-séquence émouvant et lyrique où Renata ne peut s’empêcher de pleurer lorsqu’elle partage une valse avec sa jeune voisine Marzena. Ce sentiment privilégié vécu par la sexagénaire trahit un peu plus sa solitude, sublimée ici par la mise en scène de Tomasz Wasilewski. Jusqu’ici éprouvés par le silence, la retenue et le dégoût de soi, les espoirs et les fantasmes des deux femmes atteignent une forme d’apaisement. Mais la conclusion d’une grande cruauté et d’une violence sourde vient rappeler la triste réalité. Celle d’un purgatoire pour ces femmes rongées par leur quête dévorante de sentiments nouveaux. Leur odyssée amoureuse et personnelle devient naufrage. Mais alors que sa jeune voisine traverse probablement un des pires épisodes de sa vie, Renata accède enfin à un bref moment de joie et de libération. Le titre d’un film n’a rarement semblé aussi ironique que celui d’United States of Love.

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