Ghost in The Shell, coquille cybernétique en quête d’âme

Sortie le 29 mars, l’adaptation live de Ghost in The Shell est le fruit d’une gestation houleuse de près de dix ans. À mi-chemin entre le remake et la synthèse d’un chef d’œuvre de l’animation japonaise, le long-métrage de Rupert Sanders ne manque pas de diviser. Si le divertissement est assuré, les puristes du manga de Masamune Shirow ne pourront s’empêcher de décrier une adaptation opportuniste et déchargée de toute portée réflexive. Retour sur une production frustrante.


En 1989, le mangaka Masamune Shirow signait une œuvre fondamentale pour la science-fiction et ouvrait un peu plus la voie internationale à la culture japonaise. Fan de l’œuvre originale, le réalisateur Rupert Sanders reprend naturellement la trame principale de son modèle. Dans un Japon futuriste à l’imaginaire cyber-punk, le Major (Scarlett Johansson) est un droïde unique en son genre. Ancienne humaine rescapée d’un terrible accident, son corps a été entièrement remodelé par le docteur Ouelet (Juliette Binoche). Seul, son cerveau demeure intact et organique.

Ancienne humaine, le Major (Scarlett Johansson) est désormais une arme puissante aux capacités cybernétiques surhumaines. © 2017 Paramount Pictures
Ancienne humaine, le Major (Scarlett Johansson) est désormais une arme puissante aux capacités cybernétiques surhumaines. © 2017 Paramount Pictures

Dotée de capacités cybernétiques extraordinaires et d’une conscience humaine, la femme est devenue une arme redoutable. Sous les ordres de Daisuke Aramaki (Takeshi Kitano), elle lutte contre les plus dangereux criminels et terroristes. Lorsqu’une menace d’un nouveau genre pirate et contrôle les esprits de ses victimes, le Major semble être la seule à pouvoir la combattre. Mais alors qu’elle s’apprête à affronter ce mystérieux ennemi, l’héroïne découvre que son passé n’est pas réel mais qu’il lui a été implanté. Le personnage est désormais déterminé à découvrir la vie qu’on lui a volée. Et retrouver son âme originelle.

Sortie en 1995, l’adaptation animée de Mamoru Oshii, avait su capturer l’essence et l’envergure philosophique de son modèle. Vingt-deux années plus tard, la version de Rupert Sanders, attendue au tournant par les fans, n’est que frustration et dépit. Sans âme et débarrassée d’enjeux philosophiques. Loin de s’en inquiéter, le film tente d’atténuer son manque d’audace par sa richesse iconographique. De la mégalopole défigurée par de gigantesques hologrammes, évoluant entre les immeubles, à la population cosmopolite hyper-connectée, Ghost in The Shell emprunte aussi bien à l’univers exceptionnel de ses prédécesseurs qu’à Blade Runner de Ridley Scott.

La mégalopole tokyoite futuriste est  jalonnée de gigantesques hologrammes.© 2017 Paramount Pictures
La mégalopole tokyoïte futuriste est jalonnée de gigantesques hologrammes.© 2017 Paramount Pictures

Mais le réalisateur de Blanche-Neige et le Chasseur peine à livrer une mise en scène dynamique. Pire encore, il se contente de reprendre les séquences cultes de la version animée. Visuellement sophistiquées, les scènes d’action ne décollent jamais. Repoussant un peu plus loin son patchwork référentiel, le cinéaste emprunte aux inlassables ralentis, qui ont fait la virtuosité chorégraphique des Matrix, des sœurs Wachowski. Attendue, la partition de Clint Mansell – fidèle compositeur de Darren Aronofsky – se montre également bien décevante. À l’image de sa gigantesque ville-écran, l’adaptation de Rupert Sanders se montre formellement morne et impersonnelle. Un comble pour une œuvre au matériau si riche.

Décrié bien avant sa sortie pour ses acteurs occidentaux et sa compression hollywoodienne, le long-métrage se défend maladroitement. La faune de Ghost in The Shell est pluriethnique et multi-genrée. Il est donc naturel de voir autant d’occidentaux dans un univers japonisant. Poussant le stratagème un peu plus loin, les scénaristes malins – ou conscients des accusations de whitewashnig qui pèsent sur le projet – se risquent même à une révélation arrangeante dans le dernier acte. Le choix étonnant de Scarlett Johansson se justifie alors et se voudrait presque évident. Pure invention, le passé de Major fera à coup sûr bondir les fans de la première heure. Du détournement à la farce, il n’y a qu’un pas…

Vivement critiquée, l'Américaine Scarlett Johansson incarne un rôle aux origines asiatiques. Un choix étonnant expliqué pour certains par
Vivement critiquée, l’Américaine Scarlett Johansson incarne un rôle aux origines asiatiques. Un choix étonnant expliqué pour certains par « le whitewashing » pratiqué à Hollywood. © 2017 Paramount Pictures

En porte-à-faux, l’actrice américaine incarne un personnage inexpressif et peu attachant. Non sans rappeler son rôle dans le troublant Under The Skin, Scarlett Johansson joue de sa nudité et de sa chair. Mais la sexualisation et l’érotisation de l’être droïde gagnent en vertige numérique ce qu’elles perdent en symbolisme et profondeur. Le reste du casting n’est guère mieux servi. À l’image d’une Juliette Binoche hagarde dont on ne comprend toujours pas les raisons de sa présence. En demi-teinte, le japonais Takeshi Kitano semble davantage servir de caution ethnique à cette transposition grossière.

D’une anticipation visionnaire, Ghost in The Shell est devenue sous le prisme hollywoodien, un spectacle correct, parfois sophistiqué mais substantiellement défiguré. Plus accessible mais moins subtil. Qu’il soit puriste ou néophyte, le spectateur devra faire preuve d’une grande indulgence et d’une indéniable ouverture d’esprit. Ne reste finalement qu’une évidence à l’issue du visionnage : l’urgence de (re)découvrir le manga originel, qui, vingt ans après, surprend encore par sa clairvoyance. C’est peut-être là, la seule et véritable réussite de Rupert Sanders.

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2 commentaires sur « Ghost in The Shell, coquille cybernétique en quête d’âme »

  1. D’une certaine façon cette critique me rassure. Je suis une mangavore depuis vingt ans désormais, pour les animés cela remonte encore plus loin dans mon passé. « Ghost in the shell » fait indéniablement parti de mes chefs d’oeuvre.
    Cela fait longtemps que l’on entend parler d’une adaptation live de ce bijou. Absolument inconcevable pour moi.
    La portée philosophique de l’oeuvre est trop importante pour qu’elle soit mise dans les mains d’Hollywood et consorts. La preuve en est avec cette adaptation. Je ne l’ai pas vu et j’hésite. Me faire mon avis ? je crois qu’il est déjà fait depuis longtemps.
    Et puis, mon dieu, Scarlett Johansson, quelle horreur !!!! Plus inexpressive, il n’y a pas ! ET quelle idée de l’appeler le Major ? ou est passée Kusanagi ?
    Je suis tellement abasourdie par ce film que je n’arrive pas à m’exprimer correctement…

    Il reste que grâce à lui nous redécouvrons cette merveille.

    Aimé par 1 personne

    1. Oui, l’adaptation d’une telle œuvre me paraît aussi casse-gueule. Les adaptations animées, bien que plus toutes récentes, se suffisaient à elle-mêmes.
      En ce qui concerne le nom « Kusanagi », il y est mentionné mais juste tardivement. Dans la première partie du film, le personnage est principalement connu sous le nom de « Le Major. 🙂

      Aimé par 2 people

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