Félicité, vibrant portrait de femme

En salles ce mercredi 29 mars, Félicité est le quatrième long-métrage du réalisateur franco-bissau-guinéo-sénégalais Alain Gomis. Ours d’argent à Berlin, le film tourné en lingala suit le parcours d’une femme de tête, bientôt éprouvée par les épreuves de la vie. Une fresque intimiste et subtile, où l’humanité et la dignité de son héroïne émeuvent à chaque plan.

Chaque soir, Félicité (Véro Tshanda Beya) se produit en tant que chanteuse devant la faune éclectique d’un bar de Kinshasa. Fière et rude, la femme voit sa vie basculer lorsque son jeune fils Samo (Gaetan Claudia) est victime d’un grave accident de moto. Pour le sauver de l’amputation et lui offrir des soins médicaux précis, elle se lance dans une quête effrénée d’argent, à travers les rues d’une capitale étourdissante. Bercés par la musique et les rêves, ses chemins croisent ceux d’une ville dechirée mais aussi de Tabu (Papi Mpaka), client titubant la nuit, épaule douce et joviale le jour.

Accompagnée chaque soir par le collectif congolais Kasai Allstars, Félicité (Véro Tshanda Beya) libère sa voix puissante dans un bar de Kinshasa. © Jour2fête
Accompagnée chaque soir par le collectif congolais Kasai Allstars, Félicité (Véro Tshanda Beya) libère sa voix puissante dans un bar de Kinshasa. © Jour2fête

Alors que ses premiers films traitaient d’identité et de racisme, la nouvelle œuvre d’Alain Gomis conte, à la manière d’une épopée, un touchant retour à la vie. La renaissance d’une héroïne puissante et guerrière. D’un premier abord agressive et froide, cette mère remarquablement interprétée par Véro Tshanda Beya, laisse progressivement transparaître une grande solitude. Refusant farouchement la compromission, le personnage prend de plein fouet la violente réalité mais ne vacille jamais. Arpentant les rues fiévreuses de Kinshasa, telle une battante, Félicité se rend toutefois compte que sa droiture et son exigence sur la vie sont inconciliables avec les vérités de son quotidien. Face à elle-même, elle doit composer avec l’énergie d’une ville chaotique.

Alain Gomis explore ces possibilités de renouveau et de défaite imminente dans une capitale marquée par une histoire politique encore douloureuse (la colonisation, la dictature, la guerre…). Tiraillée entre sa richesse culturelle et sa grande pauvreté sociale, Kinsha s’impose comme le théâtre idéal de ce chemin de croix inconfortable et étrange. Filmées de façon quasi documentaire, les déambulations urbaines de l’héroïne sont balisées de rencontres houleuses. Entre corruption et débrouillardise, ce fascinant portrait d’un monde cruel épouse les états d’âme d’une héroïne mise à nu, souvent taiseuse. À mesure qu’elle rêve d’une vie ordinaire mais différente et meilleure, le spectateur se rapproche de plus en plus d’elle.

Théâtre d'une réalité cruelle, la capitale congolaise Kinshasa est filmée de manière presque documentaire. © Jour2fête
Théâtre d’une réalité cruelle, la capitale congolaise Kinshasa est filmée de manière presque documentaire. © Jour2fête

Le cinéaste déploie autour de sa puissante héroïne un univers dense qui fait la part belle aux sensations et à l’imaginaire. Les personnages errent entre le visible et l’invisible, le réel et l’irréel. À l’image de ce flottement, le long-métrage flirte avec les contrastes entre les séquences enivrantes de jour et les tableaux nocturnes élevés. L’ivresse de la musique traditionnelle du Kasai Allstars qui accompagne le chant de l’héroïne se substitue également aux scènes de répétition de l’orchestre philharmonique de Kinshasa répétant le « Fratres » d’Arvo Pärt.

Alors que le récit repose, dans sa première partie, sur une structure simple (la quête d’argent), la trajectoire de Félicité se trouve vite contrariée. À l’image des interludes musicales, le film cède à une temporalité flottante. La narration ralentit le temps de mystérieux tableaux où l’on y voit l’héroïne s’enfonçant dans une forêt, plongée dans la nuit. Elle se laisse bientôt immerger dans l’eau noire d’un lac, observée au loin par un okapi. Cet entre deux mondes, évidente métaphore de la lutte et de l’acceptation, se retrouve plus tard adouci par l’humour de Tabu.

Ivre la nuit, doux le jour, Tabu (Papi Mpaka) devient un des piliers nécessaires à la renaissance de Félicité (Véro Tshanda Beya) et à la guérison de son fils Samo (Gaetan Claudia, à droite). © Jour2fête
Ivre la nuit, doux le jour, Tabu (Papi Mpaka) devient un des piliers nécessaires à la renaissance de Félicité (Véro Tshanda Beya) et à la guérison de son fils Samo (Gaetan Claudia, à droite). © Jour2fête

Armé de son caractère enjoué et de poèmes (Novalis), ce dernier avive peu à peu une mère et un fils à moitié en vie, à moitié morts. « Nous sommes plus beaux que le mensonge », souffle l’homme à la femme solitaire. Fragile et émouvante, la dynamique de ce trio fait alors oublier le surplace dans lequel avait sombré l’intrigue. Lascive, cette stagnation ne traduit finalement que le réalisme du monde. Comment se mettre à espérer des jours meilleurs si l’on ne se confronte pas à la difficulté d’un présent imparfait ? L’ode à la résilience qu’est Félicité n’en devient que plus puissante.

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