1:54, l’insoutenable intolérance

Prix du jury étudiant au récent Festival d’Angoulême, 1:54 semble avoir trouvé un écho favorable lors de sa projection dans des établissements scolaires. Derrière sa bande-annonce trompeuse, le premier long-métrage de Yan England lève le voile sur le harcèlement homophobe que subit un adolescent (Antoine Olivier Pilon) dans un lycée québécois. Imparfait et prévisible, ce drame n’en reste pas moins une leçon percutante sur le vivre-ensemble et la tolérance. En salles depuis le 15 mars.

Révélé par Mommy de Xavier Dolan, Antoine Olivier Pilon se glisse à nouveau dans la peau d’un adolescent malheureux. Depuis plus de cinq ans, Tim est constamment brutalisé par d’autres élèves. Perdu sur son orientation sexuelle, le lycéen québécois entretient une relation ambiguë avec son meilleur ami Francis (Robert Naylor), récemment « outé » de force. Lorsqu’un drame survient, le jeune homme de 16 ans, timide et solitaire, décide de tenir tête à ceux qui le persécutent. Sous le regard désemparé de son père, il décide d’utiliser son talent à la course à pied afin de vaincre son principal rival Jeff (Lou-Pascal Tremblay). Son objectif : faire moins que 1:54 au 800 mètres et obtenir l’unique place pour la prochaine compétition nationale. Avec l’aide de sa nouvelle amie Jennifer (Sophie Nélisse), il entame un entraînement intensif. De son côté, Jeff va employer tous les moyens pour faire de la vie de Tim, un véritable enfer. Jusqu’à atteindre un point de non-retour…

Acculé par ses détracteurs, Tim (Antoine Olivier Pilon) trouvera une aide précieuse en la personne de Jen (Sophie Nélisse). © Bertrand Calmeau
Acculé par ses détracteurs, Tim (Antoine Olivier Pilon) trouvera une aide précieuse en la personne de Jen (Sophie Nélisse). © Bertrand Calmeau

Tout laissait croire que 1:54 consistait en un énième récit sur le dépassement de soi, la rivalité dans le milieu sportif. Pourtant, le film déjoue les attentes et se révèle être un drame adolescent sur le harcèlement scolaire et l’homophobie ordinaire. En témoigne une première partie sensible sur l’isolement de Tim, marqué par une tragédie familiale. Visiblement influencé par Gus Van Sant et son Elephant, Yan England saisit un mal-être adolescent dans un monde indifférent, cruel. Le réalisateur filme avec fragilité les désirs naissants entre le héros et son ami Francis. Leurs « escapades scientifiques » interviennent comme des respirations, des bouées de sauvetage dans un quotidien accablantes. Mais le coming-out de son ami bascule l’adolescent dans le tourment. Persuadés que Tim n’est autre que le petit-ami de Francis, les détracteurs se montrent aussi véhéments qu’amusés. Au pied du mur, le personnage principal va alors prendre part aux moqueries comme pour sauver sa peau. Les « f****** fif (sale pédé en québécois) » fusent à tout va. L’homophobie scolaire, jusqu’ici latente, gagne en violence et en intolérance. Frontales, les persécutions gagnent bientôt la sphère des réseaux sociaux.

Touchant dans sa description des premiers émois et des rapports entre le personnages, le long-métrage se montre davantage pataud lorsqu’il s’agit d’aborder la question du cyber-harcèlement. Si les effets destructeurs des réseaux sociaux sont filmés sans excès de pathos, les scènes sont souvent attendues et les situations quelque peu clichées. Bien plus forte, la rivalité entre Tim et son bourreau Jeff – l’instigateur du harcèlement – se déploie dans la seconde moitié du film. Subtilement, le réalisateur donne à comprendre que leur rivalité remonte à l’enfance. Le désir de vengeance devient alors une source d’énergie positive. À travers le sport, Tim va peu à peu se libérer, (re)nouer des liens avec son entourage. La narration a beau entretenir efficacement un certain suspens, elle cède également aux stéréotypes faciles. Si le cliché a toujours dénoncé une vérité, il n’en reste pas moins dommage que Yan England alourdisse sa mise en scène avec des démonstrations souvent maladroites et accablantes. Le spectateur n’est pas épargné par les traditionnelles scènes de déjeuner solitaire dans les toilettes, de l’humiliation dans les vestiaires de l’établissement.

Le harcèlement homophobe gagne bientôt la sphère des réseaux sociaux. Le quotidien de Tim (Antoine Olivier Pilon) devient progressivement infernal... © Bertrand Calmeau
Le harcèlement homophobe gagne bientôt la sphère des réseaux sociaux. Le quotidien de Tim (Antoine Olivier Pilon) devient progressivement infernal… © Bertrand Calmeau

Nourrie de clichés, cette vision cruelle de l’adolescence n’enlève rien à la sincérité d’un film qui tend davantage à souligner l’hypocrisie d’un système scolaire, souvent impuissant et mal-informé. Plus dangereux, le silence des témoins, adolescents comme adultes, révèle toute la violence et l’acuité du sujet. Pour conter ce naufrage d’adolescent(s), 1:54 puise sa force dans l’énergie et la sincérité de ses jeunes comédiens. Antoine Olivier Pilon y est poignant et confirme son statut de comédien à suivre. On souffre avec son personnage, on se met à espérer avec lui… Le dénouement brutal n’en est que plus glaçant. Aimé par un père, aidé par un coach et une amie, le jeune homme va se battre. Mais son mal-être va être reçu, par les autres, avec beaucoup de légèreté. Le dernier plan du film donne à voir le visage humide d’un adolescent persécuteur. Dans une salle d’interrogatoire, ce dernier finit par avouer, face-caméra, que tout ceci n’était qu’une blague.

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