Grave, une jouissance vorace

Premier long-métrage réalisé par Julia Ducournau, Grave jouit d’une très belle réputation depuis ses passages dans les festivals internationaux (Cannes, Sundance et Toronto). Primé au PIFFF (Paris International Fantastic Films Festival) et au festival de Gérardmer, le film est une plongée dérangeante dans le cannibalisme et la transformation d’une étudiante en médecine vétérinaire. Une œuvre riche et délirante à découvrir en salles le 15 mars.

La coproduction franco-belge suit le parcours de la jeune Justine, 16 ans (Garance Marillier). Fille d’un couple de vétérinaires végétariens, elle intègre une prestigieuse école de vétérinaire où sa grande sœur Alexia (Ella Rumpf) est également étudiante. Aussitôt arrivée, l’adolescente brillante et exemplaire se confronte à l’enfer du bizutage. Seule, elle ne pourra compter ni sur l’aide ni sur la compréhension de son aînée instable et absente. Entre les intrusions nocturnes, les chambres dégradées et les beuveries incessantes, Justine tente tant bien que mal de s’accrocher et de s’intégrer. Jusqu’au jour où les seniors la somment d’avaler un rein de lapin cru. Écœurée dans un premier temps, l’innocente va peu à peu développer un appétit compulsif et frénétique pour la viande animale. Plus tard, une (cocasse) séance d’épilation du maillot marquera les prémices d’une autre faim. Celle de la chair humaine.

Dans un paysage aussi pauvre que celui du cinéma d’horreur français, le pitch de Grave laissait présager, au pire, un navet indigeste, au mieux, un nanar drolatique. À l’arrivée, le film transcende, non sans surprise, le genre. Relevant avec brio le pari difficile du mélange des registres (le teen movie, le film d’horreur, la réflexion sociale et sexuelle sur la jeunesse), le long-métrage de Julia Ducournau refuse de s’enfermer dans une étiquette précise. Le parti-pris a beau dérouter dans les premières minutes, il devient progressivement l’un des grands atouts de cette œuvre monstrueuse. Formée sur les bancs de la Fémis, Julia Ducournau surprend avec un traitement caustique et complexe du cannibalisme. Avec une distanciation ironique, la réalisatrice – qui signe également le scénario – s’autorise des ruptures de ton et offre des séquences purement pop, en témoigne une impressionnante première fête filmée en plan-séquence.

Non sans rappeler Trouble Every Day (2001) de Claire Denis où le personnage de Béatrice Dalle dévorait ses amants après l’acte sexuel, Grave donne à voir les pulsions et les excès de jouissance de son héroïne. Le corps de Justine se rebelle ; son cannibalisme n’est que le prolongement d’un désir sexuel, le symptôme d’un retour à l’animalité. À l’image du film, les relations entre les personnages échappent continuellement à une case. La sexualité est multiple, le rapport entre Justine et sa sœur, carnassier voire malsain. Cette dramaturgie familiale est souvent bousculée par des dialogues pince-sans-rire et des situations improbables. Bluffante dans son premier rôle au cinéma, Garance Marillier incarne une jeune héroïne, en permanente mutation. Des séances de brimade aux pulsions cannibales, le parcours et la dégradation mentale et physique de la jeune fille fascine autant qu’elle dérange. Couvée par des parents trop protecteurs mais délaissée par son aînée, elle ne demande qu’à libérer sa vraie nature.

Immersive et sensorielle, la transformation physique et mentale de Justine (Garance Marillier) ne manquera pas de provoquer des réactions physiques chez le spectateur. © Wild Bunch Distribution
Immersive et sensorielle, la transformation physique et mentale de Justine (Garance Marillier) ne laissera pas les spectateurs indifférents. © Wild Bunch Distribution

Généreux en saillies gores, le long-métrage inscrit pourtant son anthropophagie dans une veine romantique voire comique. L’horreur, la vraie, prend toute son ampleur dans le récit initiatique et la violence du bizutage subie par les petits nouveaux. Lugubre, l’école de vétérinaire devient l’écrin parfait d’obsessions organiques, qu’un certain David Cronenberg ne renierait pas. Exigeante, la mise en scène de Julia Ducournau ne laisse rien au hasard. Les scènes viscérales et visuelles parviennent même à éclipser les défauts propres au genre : un scénario original mais pas toujours cohérent, des personnages peu sympathiques… Grave est avant tout une œuvre sensorielle et charnelle qui emprunte à la grammaire du body horror (l’horreur relative au corps). Le film ne manque jamais de provoquer des réactions physiques, aussi bien chez les personnages et que chez les spectateurs – mention spéciale aux maquillages bluffants d’Olivier Afonso. Amorale, cette communion corporelle ne cesse d’enthousiasmer, et ce, jusque dans les dernières minutes grand-guignolesques.

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11 commentaires sur « Grave, une jouissance vorace »

    1. Merci ! 🙂
      Oui le pitch est (volontairement) risible, digne d’une grande série Z. Et c’est toute la beauté surprise de « Grave »: il n’en absolument rien. Le film est à la fois drôle, osé, sexy, touchant, gore. C’est un cocktail détonnant et rondement bien mené. Tu ne perdras pas ton temps (ni ton argent). Il faut juste avoir un peu l’estomac solide et être friand(e) d’œuvres un peu folles.
      Bonne journée à toi. 😉

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  1. Cela me tente bien, c’est suffisamment rare dans le cinéma français que l’on aborde cette thématique. A voir si mon cinéma le diffuse à partir du 15 mars, je croise les doigts ! belle après midi Simon, merci pour cette critique éclairante 🙂 🙂

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  2. D’accord avec topobiblioteca, je n’avais aucune envie de m’intéresser à ce film qui avait l’air selon moi d’un grand navet, mais tu as attisé ma curiosité. De là à aller le voir je ne sais pas car le gore c’est pas trop ma tasse de thé, mais peut-être chez moi en VOD, bien installée dans mon canapé.

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