Dans la forêt : promenons-nous dans les bois…

Troisième long-métrage de Gilles Marchand (Qui a tué Bambi ?, L’Autre Monde), Dans la forêt conte les cauchemars d’un père et de ses deux fils, perdus au beau milieu d’une nature anxiogène. Et attise au passage nos peurs les plus primaires. Inégale dans sa construction, l’excursion vaut surtout pour sa longue et subtile montée de l’angoisse. En salles depuis le 15 février.


Lors d’une séance avec sa pédopsychologue, le jeune Tom (Théo Van de Voorde) peine à se réjouir à l’idée de retrouver son père, qu’il n’a pas vu depuis un an. La spécialiste lui demande s’il éprouve une appréhension. « Plutôt un pressentiment », lui répond l’enfant. Le pressentiment que quelque chose de mal va se produire. Quelques jours plus tard, Tom et son grand frère Benjamin partent en Suède retrouver leur père pour les vacances d’été. Étrange et solitaire, ce dernier est convaincu que Tom a le don de voir des choses que les autres ne voient pas. Notamment une présence fantomatique et terrifiante au visage défiguré. Quand il leur propose d’aller vers le Nord pour passer quelques jours dans une cabane au bord d’un lac, les enfants sont d’abord emballés. Mais à mesure qu’ils s’enfoncent dans une immense forêt où se confondent bois obscurs et lacs, les relations familiales se troublent. Et plus les jours passent, moins le père semble envisager un retour à la civilisation…Très vite, le silence inquiétant trahit une présence impalpable et en embuscade.

L’excursion familiale tourne vite au cauchemar. Tom (Timothé Vom Dorp) et son frère aîné Benjamin (Théo Van De Voorde) se heurtent à l’autorité d’un père inquiétant (Jérémie Elkaïm). ©Pyramide Distribution

À moins d’un mois de la sortie de l’attendu Grave, le cinéma de genre français livre un conte terrifiant et atmosphérique. Scénarisé par Dominik Moll (Harry, un ami qui vous veut du bien), Dans la forêt délaisse l’évidence et multiplie les zones d’ombres sans qu’on sache précisément où mènent les errances de cette famille dysfonctionnelle. D’une situation normale, le spectateur glisse vers quelque chose de beaucoup plus étrange. Si le récit  se montre ténébreux, la mise en scène suggestive de Gilles Marchand suffit à réveiller nos peurs les plus profondes : la peur du noir, de disparaître, d’être abandonné… Les plans aériens de la forêt procure une sensation de bout du monde. La nature sauvage devient le terrain de jeu d’une longue plongée angoissante et d’un dispositif visuel épuré. Souvent fondues en arrière-plan, les apparitions de celui que Tom surnomme « le Diable » glacent le sang. L’effroi se cristallisera lorsque Tom, sous l’ordre de son père, doit entrer en contact avec cette ombre. Faire face à son cauchemar. Ce sont de loin les moments les plus mémorables du long-métrage.

Inspiré par des films tels que La Nuit du chasseur (Laughton), Shining (Kubrick) et Sixième sens (Shyamalan), Gilles Marchand décrit la solitude d’un enfant clairvoyant. Tom est le seul à percevoir la folie ravageuse paternelle, contrairement à son frère aîné Ben, dicté par la raison. Ce dernier perçoit la menace sans parvenir à en saisir les raisons, la source. Énigmatique, le père cesse ou refuse de voir la peur qu’il suscite et qui l’enveloppe. La lucidité n’est plus l’affaire des adultes. Dans le rôle du cadet, le jeune Timothé Vom Dorp est bel et bien la révélation du long-métrage. Face à lui, Jérémie Elkaïm se révèle dans un registre plus sombre et plus équivoque. Filmé comme un ogre, il finit par se confondre avec le monstre. La relation de transmission qu’ils entretiennent est subtilement menée et bifurque progressivement vers une fable initiatique aussi touchante que dérangeante. Le réalisateur fait d’ailleurs choix de ne pas filmer les retrouvailles, au début du film, et distille d’autant plus le malaise familial.

Isolé, le jeune Tom (Timothé Vom Dorp) ne cesse de voir une entité fantomatique au visage défiguré.. ©Pyramide Distribution
Isolé, le jeune Tom (Timothé Vom Dorp) ne cesse d’apercevoir une entité fantomatique au visage défiguré. ©Pyramide Distribution

Elliptique et atmosphérique, Dans la forêt ne décolle pourtant que trop rarement de cet entre-deux (le conte horrifique et la tragédie familiale). Le film privilégie les liens ambigus entre le père et le cadet, leur fuite en avant dans une nature toujours plus brumeuse… L’ambivalence de leurs rapports prend d’ailleurs une toute autre résonance dans une ultime étreinte, nimbée de délivrance et de poésie. Audacieux, ce dénouement parvient difficilement à faire oublier un récit, qui ne tient pas toujours ses promesses. À vouloir accorder une trop grande importance à l’imagination du spectateur, l’œuvre demeure incertaine. Du moins, beaucoup trop pour qu’on y adhère totalement. Bien qu’elles suscitent de l’intérêt, les pistes secondaires (pourquoi le père ne dort-il jamais ? Pourquoi filme-t-il ses enfants dormir la nuit?) resteront vaporeuses et inexpliquées. La liberté d’interprétation grisante des débuts s’efface finalement au profit d’une impression quelque peu rébarbative. Celle d’une œuvre inachevée.

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10 commentaires sur « Dans la forêt : promenons-nous dans les bois… »

  1. Quel beau texte ! Ton analyse est très bien écrite ! Vu les superlatifs utilisés tout au long du texte je m’attendais à une chute prodigieuse pour ce film prometteur ! Eh bien non finalement ! Reste que tu m’as vraiment donné envie d’aller le voir, merci 😉

    Aimé par 2 people

    1. Bonjour Éric, je te remercie c’est gentil ! 🙂
      J’avoue avoir été un peu abrupt à la fin de la chronique. J’aurais peut-être dû me montrer plus nuancé et travailler une autre chute.
      Malgré les quelques déceptions explicitées dans le dernier paragraphe, « Dans la Forêt » regorge de qualités. J’espère qu’il te convaincra (si tu comptes toujours aller le voir). 😉

      Aimé par 1 personne

    1. Je comprends ce ressenti mais le dernier acte me laisse perplexe et me procure une autre sensation. L’enfant semble quelque part intouchable malgré les tentatives du père. Pourtant fragile et très jeune, il a comme, quelque part, l’asendant sur les autres membres de sa famille.
      Bonne soirée ! 🙂

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  2. aie c’est dommage parce que le sujet est vraiment bon ! tu me donnes l’envie de le voir malgré les réserves émises à la fin. Je salue le choix de faire des films de genre français.. il y en a trop peu sur nos écrans et c’est dommage. Ton texte est vraiment chouette, on sent bien ton envie d’adhérer malgré les errements du film. Belle journée à toi Simon 🙂 🙂

    Aimé par 2 people

    1. Merci Frédéric ! 🙂
      Oui tout comme toi, je regrette que les quelques défauts empiètent sur l’ensemble du film. Tout d’abord parce que ce dernier a le mérite de raconter quelque chose que nous voyons peu (du moins que nous n’avons pas vu depuis un certain temps). Mais aussi parce que, comme tu le dis, le cinéma français produit si peu de films de genre qu’il est toujours agréable d’en mentionner un lorsqu’il sort sur les salles.
      Prochaine sortie à suivre : l’excellent et intense « Grave » de Julia Ducournau ! 😉
      Bonne journée à toi !

      Aimé par 2 people

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