Un jour dans la vie de Billy Lynn : héros malgré lui

Sorti dans l’indifférence totale et dans un nombre limité de copies, le nouveau film d’Ang Lee plonge un soldat américain dans les tourmentes du stress post-traumatique et de l’entertainment américain. Adapté d’un best-seller de Ben Fountain (« Fin de mi-temps pour le soldat Billy Lynn », 2012), le long-métrage étonne autant par sa mise en scène immersive que par son regard critique, bien moins superficiel qu’on pourrait le croire. Un œuvre anti-guerre d’une grande humanité.

La prouesse technologique d’Un jour dans la vie de Billy Lynn est en partie responsable de sa distribution limitée. Tourné en très haute résolution et à une fréquence de 120 images par seconde, le dernier film d’Ang Lee (L’Odyssée de PiTigre & Dragon) est sorti en France dans une version appauvrie, faute de salles équipées. Mais il serait dommage de s’arrêter à cet obstacle (révolutionnaire, certes) ; l’objet mérite une plus grande attention. Anti-patriotique, le long-métrage témoigne d’une grande empathie envers les soldats revenus de guerre et déconstruit la figure du héros. Un thème souvent abordé dans le cinéma mais rarement de manière aussi satirique. Loin d’être dupe des clichés véhiculés par son film, Ang Lee ne cède jamais au piège de la caricature. Véritable touche à tout, le cinéaste taïwanais décrit la machine hollywoodienne comme une usine cauchemardesque et inhumaine.

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Dans « Un jour dans la vie de Billy Lynn » réalisé par Ang Lee, le jeune héros se retrouve face à un homme d’affaires cynique, interprété par Steve Martin. Le soldat découvre alors la face cachée du divertissement américain. ©2016 Sony Pictures Releasing GmbH

En 2005, deux ans après l’invasion américaine en Irak, Billy (bouleversant Joe Alwyn) est un jeune Texan qui s’est engagé pour payer à sa sœur (Kristen Stewart) des soins médicaux. Lors d’une mission, le soldat réalise un acte héroïque qui lui vaut d’être rapatrié aux États-Unis, avec ses camarades de la compagnie Bravos. Encore marqués par les horreurs de la guerre, ils sont invités en stars à un match de football. Là-bas, ils doivent assurer une conférence de presse et autres actes de propagande, supervisés par un imprésario excentrique (Chris Tucker) et un homme d’affaires cynique (Steve Martin à contre-emploi). Sous les yeux hallucinés des militaires, l’évènement prend vite l’allure d’une vaste farce : célébrés en héros nationaux dans le stade football, les hommes se retrouvent au cœur d’un tourbillon médiatique et d’enjeux financiers qui les dépassent.

Subtil, Ang Lee brosse le portrait réaliste d’une société américaine aberrante – le film fut étrangement un échec colossal aux États-Unis. Empreints d’humour, les dialogues entre les soldats trahissent un désarroi extralucide et éclairent au passage les mensonges d’une guerre impérialiste. Victime d’un show obscène, Billy confiera plus tard à une pom-pom girl, dont il est épris : « c’est étrange d’être célébré pour le pire jour de sa vie ». Clou de ce spectacle excessif, une séquence humiliante où les soldats doivent défiler en treillis pendant une performance musicale des Destiny’s Child, à la mi-temps du match. Terrorisés par les explosions pyrotechniques sur scène, les jeunes hommes ont pour ordre de rester immobiles tels des mannequins en vitrine.

Kathryn (Kristen Stewart) tente désespérément de retenir son frère, prêt à repartir au front.
Kathryn (Kristen Stewart) tente désespérément de retenir son frère, prêt à repartir au front. « Un jour dans la vie de Billy Lynn » réalisé par Ang Lee. ©2016 Sony Pictures Releasing GmbH

Plus tard, le jeune Texan se retrouve, malgré lui, au cœur d’une négociation pour les droits d’une adaptation cinématographique de leur histoire. Autant de scènes absurdes et cruelles immortalisées en profondeur, par une mise en scène sensitive. Inhabituellement frontaux et détaillés à l’extrême, les plans dissèquent scrupuleusement chaque mouvement, action et visage. Les regards sont essentiellement face caméra. Tantôt enfantin tantôt désabusé, celui de Billy émeut. Touchant, le personnage l’est d’autant plus dans sa relation avec sa sœur Kathryn (Kristen Stewart dans un second-rôle tout en retenue). Triste et coupable de voir son frère repartir au front, cette dernière tente désespérément de le retenir. « Il n’y a aucune honte à cela. Tu as donné ta part. » lui répète-t-elle.

La nostalgie, sa famille, l’absence d’un premier amour…autant de choses hantent le jeune Américain. Ang Lee matérialise alors des scènes fantasmées d’un foyer que le soldat ne (re)connaîtra peut-être jamais. Lorsque l’hymne national est entonné dans le stade, des larmes perlent sur son visage. Mais ces dernières n’ont rien de patriotiques ni de solennelles. Lucide, Billy prend conscience qu’un retour à la normalité est impossible. Ne lui reste alors que l’amour de (et pour) ses camarades et leur expérience commune. Dans une des dernières scènes du film, le jeune homme confesse au fantôme d’un ami disparu : « Cette guerre, je la vis. Mais elle n’est pas la mienne ». Tendre, drôle, visuellement virtuose mais surtout émotionnelle, cette journée dans la vie de Billy Lynn nous laisse en état de choc.

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7 commentaires sur « Un jour dans la vie de Billy Lynn : héros malgré lui »

    1. Merci, c’est gentil à toi !
      Effectivement, malgré la spécificité technique du film, je suis aussi étonné qu’un projet d’Ang Lee ait aussi peu de visibilité. Aux États-Unis, le film fut également un échec commercial.
      C’est dommage parce que c’est un film très riche. Pas forcément parfait et parfois excessif mais très pertinent. 🙂

      Aimé par 1 personne

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