Moonlight de Barry Jenkins

Depuis son passage aux festivals de Telluride et de Toronto en septembre 2016, Moonlight cumule les louanges de la critique internationale. Avec sa victoire aux Golden Globes (Meilleur Film Dramatique) et ses huit nominations aux oscars, le film est devenu un phénomène médiatique et engagé. Derrière cet emballement, le film révèle un cinéaste talentueux : Barry Jenkins. Scénariste sur la première saison de The Leftovers, l’Américain bouleverse avec une adaptation semi-autobiographique d’une pièce de Tarell McCraney. Narrant la quête identitaire d’un enfant afro-américain et homosexuel à trois âges différents, Moonlight se montre tour à tour mélancolique, doux et pudique.

Dans un quartier difficile de Miami, le jeune Chiron tente de trouver sa place dans un monde hostile. Persécuté à l’école, le garçon souffre de l’absence d’un père et d’une relation chaotique avec une mère toxicomane (Naomi Harris). Moonlight évoque ce parcours, de l’enfance à l’âge adulte, en trois temps et avec trois acteurs différents. Simple et limpide dans son propos, Moonlight se montre ambitieux dans sa structure narrative et fait preuve d’une mise en scène sensorielle. En témoigne une introduction tournée en plan-séquence. On y découvre le dealer de crack Juan (Mahershala Ali, touchant), venu s’assurer de la bonne transaction de ses « produits ». La caméra ne cesse de tournoyer autour de ce personnage au corps imposant. Aidées par des couleurs éclatantes, les mises au point, tantôt floues tantôt nettes, sont étourdissantes.

Dans "Moonlight" de Barry Jenkins, Chiron (Alex R. Hibbert) fait face à la violence de ses camarades d'école et à l'amour destructeur d'une mère toxicomane. © David Bornfriend
Dans « Moonlight » de Barry Jenkins, Chiron (Alex R. Hibbert) fait face à la violence de ses camarades d’école et à l’amour destructeur d’une mère toxicomane. © David Bornfriend

Si la séquence d’ouverture – à l’image du film – s’encombre de tics ultra-stylisés, Moonlight se montre plus économe dans ses dialogues. Toute en pudeur et crainte, la rencontre entre Juan et le jeune Chiron (surnommé « Little » dans ce premier chapitre) esquisse certainement la plus belle relation du film. L’un des rares moments de bonheur survient plus tard lorsque Juan initie l’enfant à la nage. Une scène symbolique à bien des égards. Chiron surmonte non seulement sa peur de l’océan mais il accorde sa confiance à un adulte inconnu qui s’impose comme une figure paternelle et protectrice. La force du film tient alors dans cette grande délicatesse avec laquelle est décrite l’évolution de Chiron mais aussi la violence sociale qu’il subit. Barry Jenkins ne quitte jamais des yeux son héros tourmenté et se débarrasse progressivement (et malheureusement) des personnages secondaires.

Engagé sans pour autant être militant, Moonlight questionne l’homosexualité dans la culture afro-américaine. Barry Jenkins illustre une homophobie ordinaire, souvent intériorisée dans un environnement où la faiblesse peut être fatale. Mais toujours avec une grande douceur. Trop jeune pour comprendre sa différence et les insultes, Chiron demande à Juan la signification du mot « tapette ». Admirable, le dealer délivre une réponse apaisante, à l’opposé du monde dans lequel ils évoluent. Plus tard, le spectateur retrouve le héros adolescent, troublé et impressionné par son – seul – ami. Subtil et réaliste, le film de Barry Jenkins décrit la naissance des premiers émois avec une grande timidité (sexuelle). Cette retenue continuera de ponctuer  le long-métrage jusque dans son dernier chapitre.

Le dernier acte de "Moonlight" de Barry Jenkins met en scène les retrouvailles touchantes entre Chiron (Trevante Rhodes) et son ami d'enfance Kévin (Andre Holland). © David Bornfriend
Le dernier acte de « Moonlight » de Barry Jenkins met en scène les retrouvailles touchantes entre Chiron (Trevante Rhodes) et son ami d’enfance Kévin (Andre Holland). © David Bornfriend

Adulte, Chiron se fait appeler « Black » et est devenu à son tour dealer. Au volant d’une voiture rutilante, l’homme arbore un corps bodybuildé et des prothèses dentaires dorées. Naturellement, le héros reproduit le rôle et la fonction de son mentor Juan. Puisée dans l’imaginaire du gangster-movie, cette virilité fière et ambiguë lui permet de cacher son homosexualité. Derrière ses roulements de mécaniques, sa timidité et son contrôle de soi demeurent intacts. Par peur de se trahir par les mots, le héros solitaire se réfugie dans le silence et peine à mener une conversation. Attachante, cette maladresse rythmera la longue (et ultime) scène de retrouvailles avec son ami d’enfance. D’une infinie tendresse, la conclusion de Moonlight intervient pour Chiron comme un soupir de soulagement, une paix intérieure.

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7 commentaires sur « Moonlight de Barry Jenkins »

  1. J’ai beaucoup aimé ce film mais ce n’est pas la claque que l’on m’avait vendu. Trop conventionnel dans son traitement je trouve avec une mise en scène qui manque un peu de rythme à l’image du dernier actes, le moins passionnant de mon côté.

    Aimé par 1 personne

    1. Je comprends mais c’est justement ce qui m’a plu, cette retenue et sobriété !
      Le film ne cède jamais au drame larmoyant, aux effusions de misérabilisme.
      Je suis heureux de voir qu’il ait eu l’Oscar. C’est un choix beaucoup plus audacieux que « La La Land » par exemple.

      Aimé par 1 personne

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