Harmonium de Kôji Fukada

Récompensé lors du dernier festival de Cannes (Prix du jury d’Un Certain Regard), Harmonium dresse le portrait cruel et glaçant d’une famille ébranlée par les fantômes et les secrets du passé. Habilement construite, l’œuvre évite toute complaisance à l’égard de ses personnages et confirme, par la même occasion, le talent du cinéaste Kôji Fukada. Sorti le 11 janvier, le long-métrage souffre toutefois d’un propos trop appuyé et d’une noirceur qui ne manquera pas de déstabiliser le spectateur.

Dans une banlieue japonaise, Toshio et Akié mènent une vie en apparence paisible avec leur petite fille Hotaru. Taiseux et secret, le père de famille trouve refuge dans son atelier d’aciérie qui jouxte leur maison. Son épouse, fervente protestante, s’occupe principalement de l’éducation de leur fille. Un matin, Toshio reçoit la visite son « vieil ami » Yasaka, récemment sorti de prison. L’échange entre les deux hommes est bref mais laisse sous-entendre qu’ils partagent un lourd secret. Peu après ces retrouvailles emplies de mystère, Akié apprend que son mari a offert à Yasaka gîte, couvert et emploi.

Dans
Dans « Harmonium » de Köji Fukada, l’équilibre d’une famille, en apparence sans histoire, se retrouve bouleversé par l’irruption d’un visage du passé (Yasaka). © Droits Réservés

L’irruption de cet invité, raide comme un automate et inlassablement vêtu d’une chemise blanche, trouble Akié. Passé l’étonnement et le malaise, l’épouse de Toshio accepte finalement cet homme discret, poli et travailleur. Ce dernier ira jusqu’à donner des cours d’harmonium à Hotaru, qui prépare assidûment un examen. Progressivement, Yasaka s’intègre dans le foyer et finit par troubler sentimentalement Akié. Mais cette bienveillance cache quelque chose de beaucoup plus malsain. Toshio semble même éprouver de la peur vis-à-vis de son ancien ami. De manière insidieuse, Yasaka va semer le trouble dans la cellule familiale.

Auteur d’une comédie (Au Revoir L’été en 2013) et d’un drame post-apocalyptique (Sayônara en 2015), Kôji Fukada livre ici une œuvre sombre et glauque, à la lisière entre le drame familial et le thriller psychologique. Dans sa première heure, Harmonium entretient un suspens palpitant. Les non-dits et le passé de Toshio planent sur sa famille comme une ombre menaçante, bientôt personnifiée par Yasaka. De son allure fantomatique, l’intrus renvoie chaque personnage à ses propres peurs, ses propres vices. Comme un cas de conscience. Le malaise survient alors de manière diffuse dans les scènes ordinaires du quotidien. Et délicatement, la frontière entre réalisme et fantastique devient poreuse (un quartier étrangement désert, une lumière douce presque irréelle).

Dans
Dans « Harmonium » de Köji Fukada, le fantastique et l’onirisme viennent troubler le réalisme de l’histoire. Le personnage de Yasaka (Tadanobu Asano) est filmé comme une représentation fantomatique. © Droits Réservés

Un drame – dont on ignore l’exact contexte – conclut brutalement ce premier chapitre. Le spectateur se retrouve projeté huit années plus tard, dans cette même maison. La famille de Toshio est détruite. À l’exception de ce dernier. Le père de famille dénote du tableau et se révèle étrangement plus enclin au dialogue avec sa femme. Plus vivant. Un nouveau personnage intimement lié à Yasaka fait à son tour irruption dans le foyer. Et les derniers masques finissent par tomber dévoilant au passage une vérité dérangeante. Plus pesante, cette seconde partie finit par acculer le spectateur avec son extrême noirceur. Quand ils ne sont pas téléphonés, les rebondissements d’Harmonium sont effroyables, toujours plus tordus.

Vengeance, soumission, culpabilité…chez Kôji Fukada, la violence est psychologique et sourde. Presque étouffante. On assiste, incrédule, à la destruction des figures parentales rongées par l’hypocrisie et la solitude. La fin désespérée ne fait d’ailleurs qu’accabler cette vision radicale et maudite de la nature humaine. Malheureusement, le cinéaste se laisse parfois aller à une charge symbolique dispensable. Une faute vite pardonnée au profit d’une mise en scène subtile et pertinente. En témoignent des plans fixes et longs qui insufflent une harmonie paradoxale dans les moments les plus durs. Tout aussi insaisissable, le silence des personnages contrastent avec la cruauté d’une histoire où la rédemption semble impossible.

Publicités

6 commentaires sur « Harmonium de Kôji Fukada »

  1. Hm à la fin de la séance, je ne savais pas ce que j’en avais pensé. J’ai beaucoup aimé la première partie, et si j’ai apprécié le traitement de la deuxième, il m’a manqué un truc. Globalement, je l’ai trouvé très immersif, et assez pessimiste (rétrospectivement, la famille était déjà très bancale au départ, Yasaka a juste précipité leur déchéance). Peut-être pour ça que j’en suis sortie sonnée.

    Aimé par 1 personne

    1. J’ai eu le même ressenti au sortir de la séance. C’est un film sombre, qui nous laisse dans un état d’épuisement, presque de « déprime ». À chaud, il m’était très compliqué de savoir si j’avais beaucoup aimé ou pas du tout.

      Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s