The Fits : transes contagieuses

Sorti le 11 janvier, The Fits est le premier long métrage de fiction de l’ américaine Anna Rose Holmer. Auréolée d’un Prix de la Critique internationale à Deauville (en 2016), l’œuvre jouit d’une belle réputation. À l’aube d’une hystérie de masse, une jeune fille va se métamorphoser et s’émanciper au contact de la danse. Le résultat ? Un récit d’initiation inquiétant et fascinant porté par la jeune et prometteuse Royalty Hightower.

Ce n’est pas la première fois  qu’un(e) jeune cinéaste filme le délicat passage de la pré-adolescence à celui de l’adolescence. Souvent traité, le sujet trouve avec The Fits une sobriété et une force inattendues. Un cadrage serré, une respiration coupée…le premier plan du film est à l’image de l’ensemble : rythmé, précis et subjectif. On y découvre la jeune Toni (époustouflante Royalty Hightower), 11 ans, s’entraînant dans une salle de boxe avec son frère aîné. À l’arrière-plan, on distingue les corps flous de garçons en plein effort physique. Le cadre délaisse bientôt l’héroïne pour s’attarder sur le visage d’autres filles, venues épier les sportifs au travers d’une porte vitrée. En flânant dans les couloirs du gymnase, Toni découvre qu’à l’étage au-dessus, ce même groupe de filles apprennent le drill, une variante plus physique et démonstrative du hip-hop.

The Fits conte le récit initiatique de la jeune Toni (Royalty Hightower), partagée entre la boxe et la danse. © ARP Sélection

Attirée par leur énergie et leur assurance, Toni délaisse peu à peu la boxe pour la danse. Son arrivée dans le groupe des Lionnesses coïncide avec l’apparition mystérieuse de crises spasmodiques (les « fits » du titre) qui touchent bientôt les danseuses les unes après les autres. Produit au sein de la Biennale College de Venise avec un budget limité, The Fits tire profit de ses conditions de fabrication. Le film se déroule presque entièrement dans le centre sportif West End Community Center à Cincinnati (Ohio). Sous la caméra d’Anna Rose Holmer, l’espace confiné du gymnase devient un monde complexe. Les portes vitrées deviennent les passerelles entre l’univers de la boxe et celui de la danse. Celui des garçons et celui des filles. Une frontière que Toni tentera de franchir.

Il n’est pas question d’identité sexuelle dans The Fits, mais d’identité tout court. Entre ces deux rives d’une jeunesse en ébullition, Toni va peu à peu affirmer son individualité et sa féminité. Pour ce faire, The Fits exclue les parents de l’écran. Impossible de saisir un arrière-plan psychologique et sociologique. On ignore beaucoup de choses à propos de la jeune héroïne. La réalisatrice préfère la définir par sa solitude. Cet isolement s’exprime formellement par l’espace délimité du cadre. Quand elle n’est pas au centre de l’image, Toni devient floue et disparaît. Considérée comme un garçon manqué, la jeune fille ne cesse de comparer son corps et ses mouvements avec ceux des autres danseuses. Cette solitude se cristallise dans une scène où l’équipe des Lionnesses traverse le champ comme une nuée frénétique et contourne une  Toni invisible et nonchalante, fixant le sol.

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Dans « The Fits », la jeune Toni (Royalty Hightower) va découvrir le drill, variante physique du hip-hop. © ARP Sélection

Ni bonne ni mauvaise, l’intégration de Toni relève d’un réalisme documentaire. Le parcours d’Anna Rose Holmer n’y est pas étranger. Son précédent projet se consacrait déjà à l’univers de la danse – le documentaire A Ballet in Sneakers : Jerome Robbins and Opus Jazz, co-réalisé avec Matt Wolf (2010). Pour The Fits, la réalisatrice a fait appel à la troupe de drill, les Q Kids – dont Royalty Hightower faisait partie. De la création d’une chorégraphie aux répétitions, rien n’est laissé au hasard. Avec l’apparition des crises, le récit initiatique épouse progressivement le fantastique. Fondus en arrière-plan, ces accès convulsifs provoquent d’abord l’effroi avant de devenir un rite de passage convoité. Le mal physique cède alors à la contamination psychologique. De manière admirable, Anna Rose Holmer capte la fébrilité et la détresse de cette attente.

The Fits repose sur une mise en scène de la gestuelle, les rares dialogues étant réduits au rôle d’illustration. Les émotions et les tensions se saisissent davantage par les mouvements et un univers sonore construit sur des enregistrements médicaux. Filtré et étouffé, ce son traduit la perception de Toni, souvent déconnectée de la réalité. Taciturne, la jeune fille laisse rarement transparaître ses émotions. Seul son corps trahit sa souffrance et ses luttes intérieures. La métamorphose intervient au milieu du métrage lorsqu’elle se rend sur une passerelle où elle a l’habitude de s’entraîner avec son frère. Toni répète une chorégraphie et se met alors à donner des coups. Dans ce mélange étonnant de boxe et de danse, l’héroïne se révèle pour la première fois lumineuse et joyeuse.

« The Fits » confronte la solitude d’un individu et l’hystérie d’un mouvement collectif.© ARP Sélection

Le spectateur retrouve cette transformation dans un final enlevé et émouvant. Toni n’est plus esclave de la gravité et s’accomplit sous les yeux ébahis et terrifiés des autres filles. Le dernier plan capture alors le sourire d’une adolescente triomphante. Si le pouvoir de la mise en scène rend justice à la beauté de l’histoire, The Fits n’évite pas pour autant les écueils du premier film. Bien souvent allusif, le long-métrage d’Anna Rose Holmer se perd parfois dans la diversité des thèmes abordés (le phénomène collectif, la féminité, la danse, l’amitié…). Jusqu’à reléguer le mystère des « fits » au second plan. N’en déplaise aux adeptes de l’explicite, les réponses sont aussi nombreuses que les interrogations. Ce privilège d’interprétation, la réalisatrice préfère le laisser aux spectateurs.

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8 commentaires sur « The Fits : transes contagieuses »

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