L’ornithologue : la vie de Saint Antoine de Padoue par João Pedro Rodrigues

En salles depuis le 30 novembre, L’ornithologue raconte l’errance spirituelle d’un homme solitaire dans une forêt ésotérique. Présenté au Festival de Locarno, le nouveau long métrage de João Pedro Rodrigues propose une relecture transgressive et envoûtante du mythe et de la vie de Saint Antoine de Padoue, où le plaisir charnel se conjugue au sacré et au politique.

Sorti dans le cadre de la rétrospective que consacre le Centre Pompidou (Paris) à l’œuvre remarquable et atypique de João Pedro Rodrigues, L’ornithologue fait figure d’ovni cinématographique. Après avoir exploré l’identité sexuelle (la trilogie O Fantasma, Odete, Mourir comme un homme) et bouleversé la Croisette en 2012 avec La Dernière Fois que j’ai vu Macao, le réalisateur portugais sonde désormais les tourments de la religion. L’œuvre suit les aventures d’un ornithologue, Fernando (Paul Hamy). Quelque part dans la réserve naturelle de Rio Duero, au nord-est du Portugal, ce dernier part à la recherche des cigognes noires menacées d’extinction. Armé de ses jumelles et de son kayak, ce dernier se retrouve emporté par les rapides de la rivière qu’il descendait. Recueilli dans une mare de sang par deux pèlerines chinoises égarées, Fernando est loin de s’imaginer que son périple ne fait que commencer. Non sans péripéties, le héros emprunte des chemins qui vont lui faire traverser une mystérieuse forêt peuplée d’animaux empaillés et faire rencontrer des personnages hors normes. L’expédition prend alors l’allure d’un voyage intérieur pour un homme opaque qui se révèlera à lui-même. Un chemin de croix vers la sainteté.

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Dans « L’ornithologue » de Joao Pedro Rodrigues, Fernando (Paul Hamy) s’aventure dans une forêt de songes, peuplée d’animaux empaillés mais aussi de rites étranges. © Epicentre Films
Une quête initiatique religieuse et expérimentale

Après son court-métrage Matin de la Saint-Antoine, João Pedro Rodrigues continue de témoigner sa fascination pour le mythe de Saint Antoine de Padoue, prêtre franciscain du XIIIème siècle. Avant d’être sanctifié, Fernando Marins de Bulhoes entreprit de nombreux voyages, notamment entre le Maroc et le Portugal où son bateau dériva jusque sur les côtes siciliennes. Symbole des bonnes mœurs, la figure biblique fut également instrumentalisée par le régime dictatorial portugais jusqu’en 1974. Par ces premiers emprunts, Saint Antoine de Padoue constitue le sous-texte religieux de L’ornithologue. Mais Rodrigues déconstruit minutieusement cette allégorie de la culture et la société portugaises pour en esquisser (sans le revendiquer explicitement) un manifeste politique. Son Saint Antoine est ornithologue, homosexuel et athée. Cette relecture de l’évangile selon João Pedro Rodrigues est pavée de troublantes rencontres que ne renieraient pas David Lynch et Pier Paolo Pasolini. Mêlant érotisme et surréalisme, elles mettent en scène des personnages, de drôles d’oiseaux, aussi inquiétants que mystiques. En route pour Saint-Jacques-de-Compostelle, les pèlerines chinoises trouvent, aux dépens de Fernando, une spiritualité dans le sadomasochisme et la pratique du bondage. L’ornithologue fera plus tard la rencontre (amoureuse) d’un jeune berger sourd et muet nommé Jésus, ne rechignant jamais à se baigner nu et à boire le lait de ses chèvres à même la mamelle. Sans oublier des amazones, poitrines nues, s’adonnant à une partie de chasse.

Allègrement blasphématoire voire profane (l’étreinte avec l’enfant Jésus devient un acte amoureux), L’ornithologue est avant tout une invitation personnelle à une expérience sensorielle. Tourné en décor naturels, le long-métrage est plastiquement ravissant. En constante réinvention, le cinéaste portugais démontre une fois de plus son goût pour les formes et les expérimentations visuelles et narratives. Voulu au départ comme un western, l’œuvre impressionne par sa densité, son aptitude à alterner des genres différents. En témoigne le long prologue où le héros se contente d’observer la faune pendant une vingtaine de minutes purement documentaires. Les premières scènes ne cessent d’alterner les vues resserrées des jumelles mimant le point de vue de l’ornithologue et celles du « regard d’oiseau », déformées et lointaines. Inattendue, cette entrée en matière laisse bientôt la place à un récit d’initiation où le fantastique se mêle au réel, où la poésie se heurte à la violence. Le réalisateur profite alors pour dresser pour chaque étape de cette odyssée, des tableaux tantôt naïfs tantôt sexués (un doigt qui se glisse sensuellement dans la plaie d’une poitrine, un genou écorché qu’on ne peut s’empêcher de laper avec insistance).

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Dans « L’ornithologue » de Joao Pedro Rodrigues, Fernando (Paul Hamy) va faire la rencontre de pèlerines chinoises qui vont voir en lui une figure rassurante danse une forêt hostile. Mais le héros se rend compte que la religion se conjugue avec sadomasochisme pour ces deux religieuses. © Epicentre Films
Le plaisir intime comme loi sacrée

Cet amour pour l’esthétique et la beauté ne cède pourtant jamais au grandiose. Cette subtilité se cristallise dans le personnage de Fernando (formidable Paul Hamy). S’inscrivant dans la continuité des héros de Rodrigues, l’homme baigne dans une solitude sociale (et sexuelle) et doit se réinventer mentalement et physiquement. Le cinéaste va alors prendre un malin plaisir à érotiser, exhiber, maltraiter le corps de son acteur. Loin de se limiter à la simple dimension (homo)érotique, l’œuvre s’affaire à explorer les processus d’une transformation, en quête de sacré. Le trouble s’invite lorsque le spectateur comprend que l’ornithologue n’est personne d’autre que João Pedro Rodrigues lui-même. Le réalisateur apparaît d’abord par la voix (il double Paul Hamy) avant de progressivement prêter ses traits au personnage principal, dans le dernier acte. Lors de son passage au Festival de Locarno, le réalisateur confiait qu’avant de découvrir le cinéma, il rêvait, enfant, de devenir ornithologue. Les jumelles ont laissé la place à la caméra. Les oiseaux se sont effacés au profit des hommes et de leurs mythes.

Déstabilisant et avare en dialogues, L’ornithologue exige un certain lâcher prise et demande au spectateur de s’aventurer vers l’inconnu. Nul besoin de tout comprendre ni de vouloir tout expliquer. Rodrigues conclue d’ailleurs son film par une réplique révélatrice, telle une note d’intention : « Il y a des choses qu’on ne peut pas comprendre. Elles adviennent, il faut juste y croire ». Libre, L’ornithologue invite alors le spectateur à jouir de ce qu’il voit, de ce qu’il ressent. Et si le meilleur moyen d’accéder à la sainteté était de passer par l’état d’extase ? Porté par ce message pur, le film s’achève alors que retentit la ballade « Canção de Engate » (« Chanson de la drague ») du chanteur António Variaçōes, mort du Sida dans les années 1980. Comme pour apporter une certaine allégresse à la métamorphose de son héros, une note optimiste au tragique. Magnifique.

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