Mademoiselle de Park Chan-Wook : un somptueux jeu de manipulation

Après une excursion dans le cinéma américain (Stoker en 2013), le réalisateur sud-coréen Park Chan Wook revient avec une histoire d’émancipation où l’amour saphique et la féminité se confrontent aux manigances et aux mensonges. Adapté du roman « Du bout des doigts » de Sarah Waters, Mademoiselle est un film luxueux et maîtrisé à découvrir d’urgence.

Le scénario, les acteurs, la musique, la photo…tout est sujet à émerveillement dans le dernier film de Park Chan-Wook. Étiré sur plus de deux heures et quarante-cinq minutes, le récit nous plonge dans une Corée des années 1930, sous l’occupation japonaise. Exerçant sous la fausse identité d’un comte japonais, un escroc (Hao Jeong-Woo) convoite la fortune de la jeune Hideko (Kim Min-Hee), riche héritière japonaise enfermée dans un vaste manoir. La dite « Mademoiselle » se trouve déjà sous la coupe d’un oncle bibliophile aussi tyrannique qu’assoiffé de richesse. Pour mener à bien son plan, le faux comte engage une jeune coréenne illettrée, Sookee (Kim Tae-Ri), comme nouvelle femme de chambre d’Hideko. Déterminée à jouer son rôle et à fuir sa malheureuse condition, la servante doit pousser sa nouvelle maîtresse dans les bras de son complice. Mais peu à peu, Sookee s’éprend de sa victime. Elle est loin d’imaginer que le jeu de manipulation ne fait que commencer.

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Dans « Mademoiselle » de Park Chan-Wook, la riche héritière japonaise Hideko (Kim Min-Hee) éprouve des sentiments confus pour le faux comte (Ha Jeong-Woo). L’arnaque se met en place petit à petit… ©The Jokers/Bac Films

Le cinéma de Park Chan-Wook est gourmand. Sa trilogie de la vengeance (Sympathy for Mister Vengeance, Old Boy, Lady Vengeance) témoignait une certaine appétence pour la violence et le grotesque. Thirst, ceci est mon sang (2009) pour un érotisme lyrique. Présenté comme un film sur la domesticité, Mademoiselle explore le thème de la féminité et de son oppression sur fond de lutte de sexes, de classes et même de peuples. Si l’Angleterre victorienne décrite par Sarah Waters cède la place à une Corée déchirée et décadente, le propos reste intact (le réalisateur cloue au pilori la bourgeoisie coréenne collaborationniste). Dans ce récit en chausse-trappe, les riches exploitent les pauvres, les maîtres maltraitent les serviteurs, les hommes abusent des femmes et les Japonais méprisent les Coréens. En sa qualité de jeune femme coréenne et pauvre, Sookee est manifestement la première victime de ce déterminisme social. La première partie du long-métrage lui est donc naturellement offerte. Tel un chef d’orchestre, Park Chan-Wook va prendre son temps pour installer le cadre et les motifs de cette machinerie infernale.

Sous la coupe d'un oncle tyrannique et bibliophile, Hideko (Kim Min-Hee) est en quelque sorte contrainte à participer à des sessions de lecture d'oeuvres érotiques. ©The Jokers/Bac Films
Sous la coupe d’un oncle tyrannique et bibliophile, Hideko (Kim Min-Hee) est en quelque sorte contrainte à participer à des sessions de lecture d’oeuvres érotiques. ©The Jokers/Bac Films

Avec un sens du détail et de la mise en scène exemplaires, le réalisateur exploite le potentiel de ses décors. Parois coulissantes, œilletons, bosquets, sentiers ombragés…qu’ils soient à l’intérieur ou à l’extérieur de l’immense demeure baroque, les personnages s’épient, s’écoutent, se cachent et se dérobent telles des marionnettes. Une image concrétisée par la relation entre Sookee et Hideko. Plus qu’un motif dramatique, la domination sociale des femmes devient le socle d’un jeu fétichiste dans lequel la servante prend soin de sa maîtresse comme une poupée fragile. Le temps de quelques scènes, Park Chan-Wook laisse libre cours à une imagerie sensuelle et lubrique du lesbianisme. Tour à tour délicates, intenses et drôles, les scènes érotiques ne cèdent jamais au mauvais goût d’un porno chic. Le désir masculin y est quant à lui réduit à ses plus bas instincts et se retrouve atomisé par des personnages féminins en quête d’émancipation. Mademoiselle peut alors compter sur l’excellente partition des actrices principales. Pour son premier long-métrage, Kim Tae-Ri, entre gravité et bouffonnerie, impressionne par son charme naturel. Plus sophistiquée, Kim Min-Hee se montre captivante.

Réalisé par Park Chan-Wook,
Réalisé par Park Chan-Wook, « Mademoiselle » raconte également la naissance d’un amour saphique entre la maîtresse Hideko (Kim Min-Hee, à droite) et la jeune femme de chambre Sookee (Kim Tae-Ri, à gauche). ©The Jokers/Bac Films

Mais la grande force du film réside dans sa narration en trois chapitres. La première partie se conclue par un retournement de situation inattendu. Tel un virtuose, Park Chan-Wook rembobine alors sa bande et réécrit l’histoire à travers une focale différente. À chaque séquence clé, le réalisateur y ajoute de nouveaux points d’entrée et de sortie. Si Hideko devient à son tour l’héroïne d’un deuxième chapitre tout aussi haletant, la conclusion de Mademoiselle sera narrée par un point de vue plus externe. Le récit décrit finalement non pas une mais trois duperies (que nous ne dévoilerons pas). De fait, Mademoiselle emprunte progressivement les codes d’une fable romanesque vertigineuse, à l’écrin aussi référentiel qu’esthétique. L’imagerie fantasmatique du réalisateur est entre autre inspirée par L’Histoire de Juliette du marquis de Sade dont l’ombre ne cesse de planer sur tout le film. Sans oublier Hokusai et son estampe Le rêve de la femme du pêcheur que Park Chan-Wook matérialisera avec malice, dans un dernier acte cauchemardesque. Dire que l’œuvre mérite sa récompense technique au dernier festival de Cannes (Prix Vulcain pour la direction artistique) relèverait d’un doux euphémisme.

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21 commentaires sur « Mademoiselle de Park Chan-Wook : un somptueux jeu de manipulation »

  1. J’aime bien le cinéma asiatique, l’ambiance, les coutumes, les costumes et le carisme des personnages. Si le film passe à Auxerre je me laisserai tenter sinon j’attendrai le DVD 😉 merci pour cette bonne critique 😉

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  2. J’aimerais trop qu’il soit dans mon cinéma mais non ! J’ai justement emprunté Thirst, ceci est mon sang & Sympathy for Mister Vengeance à la médiathèque (je rattrape mon retard, je n’ai vu Old Boy que récemment). Je ne savais pas qu’il sortait un film en novembre et ta chronique fait super envie, malheureusement je vais devoir attendre !

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    1. Oui, le film semble remporter la faveur des critiques et du public. Pour ce qui est du style (et ça ne tient qu’à moi), je trouve que Park Chan Wook a quelque peu policé les excès et les extravagances de ses précédents films (je ne compte pas « Stoker » dans la mention). « Mademoiselle » est quelque part plus mature et en même temps plus accessible. 🙂

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  3. Les deux actrices sont d’une grande beauté ! j’aime le cinéma asiatique parce qu’ils ont une façon de filmer les corps, de dévoiler ou de suggérer qui est différente des codes du cinéma occidental. Tu me donnes vraiment envie de découvrir ce qui semble être un très joli film. « Old boy » déjà était très réussi. 🙂

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    1. Merci ! Je suis totalement d’accord avec toi. Pour ce film, Park Chan-Wook sublime ses actrices dans chacun de ses plans. C’est un régal!
      Sans trop m’avancer, il y a de grandes chances que le film puisse te plaire 😉

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