Captain Fantastic

Peut-on vivre en dehors de la société de consommation ? C’est le cas des héros de Captain Fantastic, qui sous ses allures de film engagé, propose avant tout une belle fable humaniste, portée par d’incroyables acteurs. Sans jamais porter de jugement, le réalisateur explore assez justement les limites de ce mode de vie utopique aux allures totalitaires. Récompensé lors du dernier Festival de Deauville par le Prix du Jury (ex-aequo) et le Prix du Public, Captain Fantastic nous encourage à la réflexion et à l’évasion. Un coup de cœur.

Ben Cash (Viggo Mortensen) et sa femme vivent en forêt proposant à leurs six enfants, Bodevan, Kielyr, Vespyr, Rellian, Zaja et Nai, un mode de vie alternatif, en marge de la société et en harmonie avec la nature. Le décès de Leslie, hospitalisée depuis trois mois, va bouleverser la tribu. En plus de la peine causée par la perte de cette mère adorée, la famille va devoir se rendre en ville pour les obsèques et se confronter au monde et à l’hostilité de la belle-famille. Particulièrement virulent, le grand-père Jack (Franck Langella) n’a jamais compris sa fille et sa recherche d’un idéal, sans corruption et sans oppression. Il est formel : si son gendre approche de l’église de la cérémonie, il le fera arrêter et demandera la garde des enfants. Malgré les risques, Ben et sa tribu partent avec une mission en tête, honorer le testament de Leslie, qui souhaitait être incinérée lors d’une cérémonie bouddhiste. Deux mondes vont alors se rencontrer…

Ben (Viggo Mortensen) et ses enfants débarquent aux funérailles de la maman Leslie, dans Captain Fantastic de Matt Ross © Mars Distribution
Ben (Viggo Mortensen) et ses enfants débarquent aux funérailles de la maman Leslie, dans Captain Fantastic de Matt Ross © Mars Distribution

Captain Fantastic, dont chaque plan rayonne par sa lumière et ses couleurs, s’ouvre sur une étendue d’arbres, dans un lieu sauvage et inhabité des Etats-Unis. Face à la caméra, une biche gambade, d’abord sur ses gardes avant de s’abandonner avec gourmandise à la végétation. Trop tard, un adolescent peinturluré lui saute dessus et l’égorge. Un rite de passage pas très conventionnel : Bo (George Mackay, très touchant) est désormais un homme, adoubé par son père et acclamé par sa fratrie. Selon Ben, l’éducation de ses enfants comprend donc la chasse, le maniement des armes, l’escalade… Un entraînement militaire presque aussi important que l’apprentissage intellectuel, car pour devenir des hommes et des femmes libres, les enfants Cash doivent maîtriser le savoir et construire leur esprit critique. Marx, Dostoïevski, Nabokov… Tous s’adonnent à la grande littérature. Dommage que ces scènes aient un petit côté « étalage ». A chaque lecture, un compte-rendu est demandé aux enfants et malheur à celui qui utilisera l’adjectif « intéressant » ! L’autorité de Ben est telle qu’en leur imposant ce système pour les rendre meilleurs, il ne prend pas conscience, enfin pas encore, que parfois les utopies riment avec despotisme.

Ben le Captain Fantastic (Viggo Mortensen) et sa fille Vespyr (Annalise Basso) © Mars Distribution
Ben le Captain Fantastic (Viggo Mortensen) et sa fille Vespyr (Annalise Basso) © Mars Distribution

Après un long moment plongé dans le quotidien de cette famille à la marge, Matt Ross nous entraîne sur les routes américaines qui doivent conduire les Cash jusqu’à leur famille. Leur virée dans le monde « réel » et la découverte du monde occidental aura t-elle raison de ses six gamins, fidèles plus que de raison à leur père et à leur devise « Power to the People ! Stick it to the Man ! » (Le pouvoir au peuple ! Mort aux vaches !) ? Avec une certaine délectation, le réalisateur s’amuse à confronter lors d’un repas de famille deux modes d’éducation, soulignant les différences par l’émotion, du rire au malaise. Ben éduque tous ses enfants (de 6 à 18 ans environ) sans faire de distinction de sexe ou d’âge et fait le choix d’une transparence absolue concernant les choses de la vie. Quel choc alors pour la belle-sœur (Kathryn Hahn) lorsque Ben explique la définition de la cocaïne à table ou accepte que ses enfants trinquent au vin rouge. A la scène suivante, c’est l’éducation des deux neveux qui est sujette à débat : violence des jeux vidéos, crise adolescente, absence totale de culture générale. Captain Fantastic ne prend jamais partie, ni pour le mode de vie idéaliste de Ben, pourtant imposé, ni pour celui du grand-père, conformiste. Aucune éducation n’est meilleure qu’une autre… qu’elle soit dictée par la société ou inspirée par des idéaux libertaires. En s’affranchissant de toute opinion, Matt Ross peut ainsi mener à bien son récit et conduire le spectateur à la réflexion. Le conditionnement des enfants ne les transforme pas en « philosophes roi » comme espéré par Ben mais les exclus de notre société. L’arrivée des Cash dans ce monde quasi inconnu confronte cette famille à leur propres limites et à leur inaptitude à la vie sociale.

Ben (Viggo Mortensen) vit dans les bois avec ses six enfants, dont Bo (George Mackay) son aîné. © Mars Distribution
Ben (Viggo Mortensen) vit dans les bois avec ses six enfants, dont Bo (George Mackay) son aîné. © Mars Distribution

Captain Fantastic, propose une réflexion nécessaire et très contemporaine. Combien de personnes en 2016 partent-elles vivre de façon autonome en dehors du système ? A partir de ce constat bien réel, Matt Ross, que l’on connaissait plutôt pour ses talents d’acteurs (dans les séries American Horror Story et Silicon Valley), a écrit une fable, sublime et poétique, dans laquelle les personnalités sont complexes et contestables à l’instar de son anti-héros, à qui l’on doit sans doute le nom du film. Fantastique ou fantasque, Ben Cash, interprété par Viggo Mortensen et qui apporte avec lui son charme et sa sympathie innés, est dénué de tout manichéisme. Autour de lui, ses enfants irradient et leurs interprètent crèvent l’écran, particulièrement Nicholas Hamilton, dont le personnage Reillan commence à ressentir le désir de normalité. Car si Ben est père transgressif, attaché aux valeurs écolos et humanistes, c’est bien une école de pensée unique qu’il a construit, basée autour des idées du philosophe Noam Chomsky et condamnant le christianisme ou toute autre forme d’asservissement. A-t-il finalement créée une société meilleure que celle de notre monde ? Captain Fantastic n’affirme rien, préférant laisser au spectateur, les larmes aux yeux, la liberté d’y répondre.

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12 commentaires sur « Captain Fantastic »

    1. Il faut dire que sa filmographie fait rêver… Les deux Cronenberg Les Promesses de l’ombre et History of violence, La Route et bien sûr le Seigneur des Anneaux pour ne citer qu’eux. Dans Captain Fantastic, il dévoile son côté artiste musicien/poète avec un rôle très différent ce qu’il nous avait habitué. Chapeau bas pour son interprétation et celle des enfants, incroyables. Merci en tout cas pour ce charmant commentaire 🙂

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  1. Viggo Mortensen est un immense acteur que j’apprécie beaucoup. Je l’ai vu sur France 5 faire la promotion de ce film. J’ai vu la bande annonce aussi. Ta très jolie critique donne vraiment envie de découvrir ce film. Merci Camille 🙂

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  2. Ce film, drôle, émouvant, et parfaitement bien interprété, est une vraie bonne réussite, qui parvient à dépasser sa simple bonne idée en proposant derrière de réelles réflexions sur notre mode de vie et l’éducation, des sujets très actuels.

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  3. Bon alors, spontanément, inutile de préciser que ce genre de pitch ne m’enjaille guère et qu’a priori, si je le regarde, c’est un accident de parcours. Et pourtant… il y a un petit quelque chose dans l’univers crée qui m’attire, inexplicablement. J’ai hâte de le regarder, c’est assez fou 🙂

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  4. J’ai vu ce film en avant – première dans une salle comble avec du monde tout autour et pas forcément des gens choisis 🙂 mais cela ne m’a en rien empêchée de trouver ce film très touchant. Il est un peu trop lisse à mon goût car les enfants sont sages comme des livres d’images, récitent leur leçon comme des chiens savants et ont des tenues super bohemian chic mais ils irradient et leur côté « enfants singuliers » est souvent totalement hilarant. Les interprètes sont excellents.

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  5. Très bon article ma Cam. C’est un film intéressant… aïe… comment dire… épatant. Ouais… ça ne plairait pas à Viggo. Le metteur en scène ne donne pas de jugement sur l’éducation mais néanmoins nous montre l’abrutissement d’une génération «perdue» (??) face à une analyse pointue d’ une fillette de 8 ans. Alors, quoi choisir, Les Frères Karamazov ou les jeux hyper violents sur PS4. Dommage que le metteur en scène n’aille pas plus loin. En tout cas, très bon film indépendant US. Disons intéressant… oh mince…

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