Men & Chicken : on ne choisit pas sa famille

Le cinéma nordique se porte décidément très bien. Après le saisissant Le Lendemain du suédois Magnus von Horn, Men & Chicken nous transporte dans un univers loufoque et irrévérencieux. Dix ans après Adam’s Apples, Anders Thomas Jensen retrouve l’humour noir corrosif qui lui est cher, servi par une galerie de personnages aussi dérangés que loufoques. Poétique et provocant à la fois, Men & Chicken (Mænd & høns en danois) offre une réflexion inattendue sur l’amour familial et ce qui fait de nous des êtres humains. Un OVNI filmique comme on en voit peu.

À la mort de leur père, Elias (Mads Mikkelsen) et Gabriel (David Dencik) découvrent qu’ils ont été adoptés et que leur père biologique, Evelio Thanatos, est un généticien qui travaille dans le plus grand secret sur une île mystérieuse. Malgré leur relation houleuse, les frères décident de partir ensemble à sa rencontre. Arrivés sur cette île éloignée de la civilisation, ils vont se heurter à une fratrie étrange recluse dans un sanatorium laissé à l’abandon où l’homme cohabite avec les animaux domestiques. Si Elias fait preuve d’enthousiasme et s’adapte rapidement au mode de vie étrange de ses autres frères, le mature Gabriel éprouve un certain malaise. Bien décidé à découvrir ses origines et rencontrer leur père enfermé jusqu’ici dans sa chambre, il va mener l’enquête quitte à se mettre ses frangins à dos. Mais aucun d’eux ne vont être préparés à la vérité insolite de leur généalogie.

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Passé la première rencontre houleuse, Elias (Mads Mikkelsen) s’adapte vite à sa nouvelle fratrie et prend notamment sous son aile son jeune frère Josef (Nicolas Bro). © Rolf Konow

Surtout connu pour ses qualités de scénariste (Revenge, l’Oscar du Meilleur Film étranger en 2011 ou encore The Salvation avec Mads Mikkelsen), le danois Anders-Thomas Jensen démontre une fois de plus sa capacité à faire rire et à inquiéter à la fois. Sous ses airs de satire sociale, Men & Chicken est la rencontre improbable entre le drame familial complexe, un traité sur la tolérance et le film de monstres à la Massacre à la tronçonneuse. La demeure laissée à l’abandon, la cohabitation avec les animaux en tout genre, les scènes de repas burlesques ne cessent de rappeler la violence domestique et normalisée du classique de Tobe Hooper. Ce mélange des genres et des discours peut dans un premier abord perturber le spectateur peu habitué au style de Jensen. Mais passé les premières minutes, on finit par se laisser prendre au jeu de l’absurde et on suit avec un plaisir jouissif les aventures d’Elias et de Gabriel.

Au centre de ce freak show, on retrouve des personnages loufoques aux déformations corporelles diverses. Une version danoise des rednecks où le bec de lièvre est le signe distinctif chez tous les frères. Un parti-pris qui a par ailleurs provoqué une polémique autour du film, accusé de discrimination (« les becs de lièvres » sont ici associés à une forme de retard mental). Grand habitué au cinéma de Jensen, Mads Mikkelsen est méconnaissable et excelle à son habitude. Le personnage d’Elias est tour à tour touchant, violent, repoussant mais terriblement enfantin. Plus en retenue, David Dencik incarne Gabriel, le plus sensé de la fratrie. Le reste du casting est quant à lui de haut niveau. On ne peut rester indifférent à la sensibilité de Gregor (Nikolaj lie Kaas), au pragmatisme de Josef (Nicolas Bro) ou encore à la haine de Franz (Søren Malling). Tous sont livrés à leur immaturité et leur instinct : l’un ne peut s’empêcher de manger, l’autre de frapper ou un autre de se masturber…

Alors que Gabriel (David Dencik) se refuse à tout attachement, Elias (Mads Mikkelsen) prend volontiers part aux rituels quotidiens de ses frères. À l'image de la lecture du soir... Les personnages d'Anders-Thomas Jensen deviennent alors l'espace d'un moment des enfants. © Rolf Konow
Alors que Gabriel (David Dencik) se refuse à tout attachement, Elias (Mads Mikkelsen) prend volontiers part aux rituels quotidiens de ses frères. À l’image de la lecture du soir… Les personnages d’Anders-Thomas Jensen deviennent alors l’espace d’un instant des enfants. © Rolf Konow

Sans jamais prendre de haut son cabinet de curiosités, Anders-Thomas Jensen, insuffle de l’empathie et de l’amour dans ses personnages, même dans leurs actions les plus violentes et rocambolesques. Présentées comme un comique de répétition, les disputes entre frères se règlent souvent à coup de marmite en fonte ou d’animaux empaillés. Le spectateur est amusé, s’esclaffe mais le rire est jaune. L’humour n’est jamais gratuit chez Jensen. Les gags sont souvent placés dans des moments profondément dramatiques. Finalement, les personnages principaux de Men & Chicken, ne sont que des enfants ayant grandi sans figure parentale stable, complètement inadaptés aux normes sociales. Mais loin de se complaire dans leur marginalité, les hommes font tout pour devenir normaux à l’image de cette séquence délicate, où l’un des frères s’enferme dans une cage après avoir cédé à ses pulsions.

Si le fond du film foisonne d’idées, la forme se révèle imparfaite. Le long-métrage souffre principalement d’un rythme inégal. La deuxième partie du Men & Chicken finit par tourner en rond et plonge le spectateur dans une torpeur avant de se reprendre en main pour un dénouement complètement surréaliste et amorale. Mais malgré ces imperfections, Men & Chicken offre surtout un beau message. Aussi anormaux que peuvent l’être, les quatre frères ont droit au bonheur le plus simple. Et pour cela, la société comme les spectateurs vont devoir dépasser la difficulté du premier contact. La beauté du film naît alors de la laideur de ces personnages.

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« Men & Chicken » réalisé par Anders-Thomas Jensen, avec Mads Mikkelsen. © Urban Distribution
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11 commentaires sur « Men & Chicken : on ne choisit pas sa famille »

    1. Oh dommage !
      Oui j’ai eu l’occasion de le voir en séance de rattrapage, du coup. Je l’ai trouvé excellent ! 🙂
      Je connaissais peu le cinéaste mais je pense que je surveillerai de près ses prochains projets !

      J'aime

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