« Elle », thriller implacable et malsain

Dix ans après Black Book, Paul Verhoeven signe son grand retour avec une production sous bannière française. Après s’être attelé au film de guerre et avoir démystifié le cinéma hollywoodien (Basic Instinct, Robocop, Starship Troopers), le réalisateur néerlandais s’attèle à l’adaptation d’un roman de Philippe Djian, Oh… (Prix Interallié 2012). Le résultat ? Tour à tour thriller sophistiqué et satire sociale, Elle manie l’art de déranger et sublime une Isabelle Huppert féroce, perverse, amorale et plus ambigüe que jamais.

Michèle (Isabelle Huppert) mène sa vie professionnelle d’une main de fer. À la tête d’une grande société de jeux vidéo – milieu professionnel connu pour sa misogynie -, la quinquagénaire voit sa vie basculer lorsqu’un homme masqué s’introduit chez elle et l’agresse violemment. Elle finira par avouer tardivement son viol comme une banalité lors d’un dîner. Refusant d’endosser le rôle de la victime auprès de son entourage, Michèle  préfère plutôt se lancer dans la traque de son agresseur. S’instaure alors un jeu pervers dans lequel la proie n’est pas forcément celle que l’on pourrait croire.

Dès les premières minutes, le spectateur se retrouve plongé dans une ambiance froide, détachée à la limite de l’absurde. Le premier plan du film est un chat impassible, insensible face à l’agression et le viol de sa propriétaire. Dès lors rien ne semble se dérouler comme on pourrait s’y attendre. Michèle reprend ses esprits et nettoie méticuleusement la scène du crime, et continue sa vie comme si de rien n’étaitLe ton est donné. Jusqu’au dénouement, la femme d’affaires ne cessera de semer le trouble. Plus le spectateur en apprend sur son passé, ses relations avec son fils, ses amis, moins il arrive à la cerner.

Refusant son statut de victime sans défense, Michèle (Isabelle Huppert) se lance dans la traque de son agresseur. La proie devient alors le chasseur. © capture SBS Distribution
Refusant son statut de victime sans défense, Michèle (Isabelle Huppert) se lance dans la traque de son agresseur. La proie devient alors le chasseur. © capture SBS Distribution

Séparée de Richard, un écrivain raté (Charles Berling) et mère d’un garçon à la petite amie hystérique, Michèle entretient une relation irrégulière avec le compagnon de sa meilleure amie et associée Anna (Anne Consigny). Mais la quinquagénaire éprouve surtout une attraction presque obsessionnelle pour son voisin Patrick (Laurent Lafitte), ancien trader tourmenté. Pour ne rien arranger, elle est la fille d’un tueur en série, mourant derrière les barreaux. Des décennies auparavant, l’homme a massacré vingt-sept personnes dans son quartier (une rue entière) avant d’allumer un grand feu dans son jardin, avec l’aide de sa fille.

Dans cette configuration sibylline, Michèle va ainsi passer de victime à prédateur. Petit à petit, elle devient un monstre encore plus dangereux que son agresseur. Telle une mante religieuse, elle (re)prend peu à peu le contrôle et le pouvoir sur son entourage principalement masculin, sa proie fétiche. Car tout est une question de domination symbolique et physique dans Elle. L’agression sexuelle s’efface alors au profit des relations torturées de Michèle. Un terrain propice pour Paul Verhoeven à l’exploration de la sexualité féminine et de ses représentations, sans morale bien pensante.

Si les faits montrés à l’écran témoignent d’une violence graphique et psychologique parfois éprouvantes, le réalisateur néerlandais dresse surtout le portrait d’une femme forte, dangereuse et désireuse d’assouvir des fantasmes sexuels inavouables. Face à elle, les hommes se montrent peu combatifs et rusés et ne représentent que des pions impuissants. Richard se trouve ainsi dans une impasse professionnelle et dépend alors du bon-vouloir de son ex-épouse ; le fils tiraillé entre sa relation amoureuse destructrice et une figure maternelle détachée se retrouve vite dépassé par la situation.

Michèle (Isabelle Huppert) entretient une relation trouble avec son voisin Patrick (Laurent Lafitte). Copyright SBS Distribution
Michèle (Isabelle Huppert) entretient une relation trouble avec son voisin Patrick (Laurent Lafitte), un voisin un peu trop parfait en apparence. Copyright SBS Distribution

Les personnages féminins secondaires n’en mènent pas plus large. Humiliée par l’infidélité de son mari et les mensonges de son amie, Anna devient « la dinde de la farce ». Hélène (Vimala Pons), la nouvelle compagne plus jeune de Richard, prend quant à elle les airs d’une insouciante princesse bientôt prise dans les griffes de la méchante reine. Seule la mère nymphomane de Michèle, campée par Judith Magre, semble encore tenir tête à la posture royale de sa fille.

Autant de caractérisations et de sous-intrigues qui plongent le spectateur – témoin des perversions et des névroses de Michèle – dans une absurdité et une cruauté propre au réalisateur de Basic Instinct. Maîtrisant à la perfection les codes du thriller, Paul Verhoeven n’hésite pas non plus à flirter avec la comédie grotesque. Un spectacle cynique mené tambour battant par une Isabelle Huppert parfaite, véritable sujet et objet du long-métrage. Bien qu’en retrait, le reste du casting est impeccable.

Point culminant de cette farce cruelle : le repas de Noël qui intervient en plein cœur du récit. Michèle reçoit alors dans son salon, ses « jouets » ainsi que ses voisins, Patrick  et son épouse Rebecca (Virginie Efira), catholique exemplaire. Les échanges fusent, les regards défient et les gestes prédateurs se libèrent à l’insu du regard des autres. Le tout est filmé comme un théâtre de marionnettes. Passionnante, la scène traduit à la perfection l’ambiguïté des personnages et n’hésite pas à écorcher l’image de la bourgeoisie française (ou parisienne), croyante (ou non). L’occasion pour le réalisateur hollandais de montrer avec génie que la satire et l’horreur font bon ménage.

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13 commentaires sur « « Elle », thriller implacable et malsain »

  1. Verhoeven aime créer le malaise et il y arrive fort bien dans ce film. Je ne sais plus combien de fois j’ai sursauté, par ailleurs. J’ai l’intention de relire le livre de Djian. Je ne me souvenais pas d’un pareil noeud de vipères.

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  2. J’ai bien aimé ce film mais en même temps, il y a quand même plusieurs petits trucs auquel je n’arrive pas à adhérer. Dans le registre du drame bourgeois à la française, Verhoeven signe quand même une œuvre de qualité qui surpasse certains films du même genre que le cinéma français nous offre habituellement maintenant, j’en attendais quand même sans doute davantage pour être encore plus emballé 😉

    Aimé par 2 people

    1. Je comprends. Pour ma part j’avoue avoir été déstabilisé au sortir de la séance. Cela fait 10 ans que Mr Verhoeven se faisait attendre et j’en attendais beaucoup peut-être. Mais finalement, le film me laisse une très bonne impression et comme tu le dis, reste supérieur à bon nombre de films qui se sont aventurés de près ou de loin vers les mêmes thématiques. 🙂

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