Sayat Nova : une idée de la beauté

Une version restaurée de Sayat Nova est depuis le 22 avril dernier sur nos écrans. Distribué par Capricci et restaurée par la Cinémathèque de Bologne et la Film Foundation, l’oeuvre de Sergueï Paradjanov ne vous laissera pas indifférent. 

Il existe des œuvres, comme celle-ci, qualifiée de « chef-d’œuvre », dont l’essence est difficile à appréhender. C’est le cas de Sayat Nova. Pendant 73 minutes, le réalisateur Sergueï Paradjanov s’applique à retracer, par une succession de fresques picturales et animées, la vie du poète-troubadour géorgien Sayat Nova. Les tableaux baroques s’y enchaînent de façon chronologique, sans pourtant avoir de véritable linéarité.

Le spectateur découvre la vie de ce Sayat Nova, né à Tbilissi en 1712, de son enfance, à sa jeunesse en tant que poète à la cour du roi de Géorgie, puis de sa réclusion forcée en tant que moine dans un couvent de Haghpat jusqu’à sa mort en 1792. Très célèbre, cet artiste « universel » chante à l’aide de son luth ou kamânche dans trois langues, l’arménien, le géorgien et un dialecte turc de la Transcaucasie. Paradjanov magnifie par son personnage la culture des peuples caucasiens, sans différenciations. C’est peut-être déjà une des raisons de sa condamnation et de sa réception ambiguë.

Sayat Nova de Sergueï Paradjanov © Capricci Films.
Sayat Nova de Sergueï Paradjanov © Capricci Films.

En 1969, quand son film Sayat Nova est présenté, celui-ci est immédiatement censuré par la société de production soviétique Goskino. Il est critiqué en raison de son « obscurantisme » et de son « formalisme ». Le film, tourné en dialecte boutsoul et non doublé en russe, pêcherait en plus par son manque de réalisme biographique. S’ajoutent à cela des allégories et un climat très religieux qui dérangent.

Sayat Nova n’a pas échappé à la vague de répression des années soixante, qui sévissait dans les milieux culturels et artistiques. Le film devient après quelques modifications, La couleur de la grenade. Mais cette version pour la République soviétique d’Arménie est toujours jugée inadéquate. Elle sera remontée en 1977 par le cinéaste Sergei Youtkevitch pour l’étranger avec de nouveaux intertitres plus narratifs.

La mère du poète (Medea Japaridze) dans Sayat Nova. © Capricci Films
La mère du poète (Medea Japaridze) dans Sayat Nova. © Capricci Films

Le Sayat Nova visible cette année est une version restaurée de celle du réalisateur. Ce n’est pas celle sortie à l’époque en Union Soviétique, ni celle visible en 1982 sur les écrans français. La version restaurée par la Cinémathèque de Bologne l’année passée, donne à voir et à entendre le message de Sergueï Paradjanov. Ce qui importe peut-être le plus c’est son idée de la beauté.

Sayat Nova est construit par miniatures dans des décors somptueux. Sergueï Paradjanov a choisi de tourner la vie de son troubadour dans les monastères de Sanahine et d’Haghpat, importants centres de diffusion de la culture arménienne au Moyen-Age. L’Eglise lui a même prêté de nombreux reliques et ouvrages, faisant de son film, un sincère et enthousiaste témoignage de l’héritage caucasien.

Les plans de Sayat Nova sont à la fois baroques, surréalistes, colorés, poétiques et lumineux : une beauté audacieuse associée à une liberté de ton. Un univers admiré par tous, Jean-Luc Godard, le premier, avouait : « Dans le temple du cinéma, il y a des images, de la lumière et de la réalité. Paradjanov était le maître de ce temple. »

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